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TOURTE [tuʀt] ou  TOURTRE [tuʀtʀ]
n. f.

Rem.

1. La variante tourtre est vieillie. 2. Variantes anciennes : teurtre et turtre, chez J. Cartier. 3. Les ornithologues contemporains utilisent la forme tourte.

  

Hist.Pigeon migrateur de l’est de l’Amérique du Nord (Ectopistes migratorius) totalement disparu au début du XXe siècle, à queue longue et effilée comme la tourterelle triste, mais de plus forte taille, dont les bandes extrêmement nombreuses ont longtemps fait l’objet de chasses intenses.

Bande, volier de tourtes. La saison, le temps des tourtes, de la migration des tourtes, de la chasse aux tourtes. Filet, rets à tourte. Plomb à tourte. Pâté de tourtes, soupe aux tourtes. Tourtes fraîches, salées. Un lit de plumes de tourtes.

 (En composition). Vieilli ou région. (Entre Trois-Rivières et Montréal, sur la rive nord du Saint-Laurent) Graines de tourte ou pain de tourte : syn. de pain de perdrix (s.v. painsens I.B.5).

 (Dans la toponymie). Île aux Tourtes : nom donné à une île située dans la baie de Vaudreuil, à l’ouest de l’île de Montréal.

Rem.1. De nos jours, cet oiseau est aussi appelé (en composition) tourte voyageuse par les spécialistes; autrefois, il était également appelé pigeon sauvage ou pigeon voyageur et, plus rarement (surtout dans les documents plus anciens), (pigeon) ramier ou tourterelle. 2. Contrairement à une croyance populaire encore largement véhiculée, cet emploi de tourte n’est pas à l’origine du mot tourtière au sens de « pâté », l’un et l’autre n’étant aucunement liés sur le plan étymologique (voir Histoire et le mot tourtière, sous Histoire).

C’est terre de la meilleure temperance qui soict possible de voir et de grande chaleur et y a plusieurs teurtres et ramyers et aultres ouaiseaulx. 1536 env., J. Cartier, dans M. Bideaux (éd.), Relations, 1986, p. 108.

Il y a d’une autre sorte d’oyseaux, qui se nomment Tourtes ou Tourterelles, (comme vous voudrez :) elles sont presque grosses comme des pigeons, & d’un plumage cendré : les masles ont la gorge rouge, & sont d’un excellent goust. Il y en a des quantitez prodigieuses […]. Les Iroquois les prennent à la passée avec des rets; ils en prennent quelquesfois des trois & quatre cens d’un coup. 1664, P. Boucher, Histoire véritable et naturelle, p. 71‑72.

L’autre Manne […] est une espece de Ramiers, qui passent ici dans les mois de Mai & de Juin : on dit qu’autrefois ils obscurcissoient l’Air par leur multitude; mais ce n’est plus la même chose aujourd’hui. […] On les appelle communément Tourtes, & ils different en effet des Ramiers, des Tourterelles & des Pigeons d’Europe, assez pour en faire une quatriéme espece. 1721, Fr. X. de Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle France, 1744, t. 3, p. 171.

Comme les habitants, dans cette grande disette, fréquentaient beaucoup le lac des Trois-Saumons, ils avaient battu sur la neige un chemin durci, qui servait au chevalier pour s’y transporter dans une traîne sauvage à l’aide d’un gros chien; et il revenait toujours avec ample provision d’excellentes truites et de perdrix […]. Ce gibier et ce poisson furent leur seule ressource pendant ce long hiver. La manne de tourtes qui parut le printemps sauva la colonie : elles étaient en si grand nombre qu’on les tuait à coups de bâtons. 1863, Ph.‑A. de Gaspé, Les anciens Canadiens, p. 262.

Dans ce temps[-]là, […] les tourtres étaient si nombreuses qu’on les tuait à coups de bâton, il fallait presque s’en défendre dans l’air comme des maringouins. Sur le marché de Québec, j’ai vu ce gibier se vendre souvent au prix de quinze sous la douzaine […]. 1873, A. Buies, Chroniques : humeurs et caprices, p. 188.

Il m’a parlé alors, avec des mots solennels, de la procession ancienne de M. le Curé pour conjurer les tourtes : une cérémonie que les anciens de la paroisse n’ont jamais oubliée! C’est paraît-il, depuis cette procession à la vieille croix du Bois-Vert, […] que les tourtes qui mangeaient tout le blé, sont parties pour les vieux pays et ne sont jamais revenues. 1916, L. Groulx, Les rapaillages, p. 60.

De temps en temps […] les feuilles tombaient d’elles-mêmes […] et flottaient sur l’eau. Dans les grands liards du rivage, les volées d’étourneaux, les volées de tourtres se posaient tour à tour. Ils couvraient les branches qui pliaient sous leur poids. Ils roucoulaient dans une agitation bruyante et frivole. Soudain, tous ensemble, d’un seul élan de leurs ailes vibrantes, ils partaient, allaient picorer dans les champs. Du Nord ils arrivaient tous en bandes noires, bruyantes et pillardes, fuyant le froid et la désolation qui s’abattaient en arrière d’eux sur le pays. 1931, L.‑P. Desrosiers, Nord-Sud, p. 159.

Une vieille loi fédérale interdisant de se servir de pigeons vivants pour le tir à la volée comme cela se fait on Europe ou au Brézil [sic] – cette loi est désuète car elle fut votée au début du siècle pour protéger les Tourtres qui sont disparues, de toute façon  nous sommes obligés de chasser le pigeon… 1963, S. Deyglun, La Presse, Montréal, 7 août, p. 33.

Les premiers froids de l’automne apportent une certaine variété dans le menu journalier avec la chasse aux oiseaux migrateurs, en particulier les canards, les oies blanches ou bleues, les outardes et les tourtes. La tourte est un gros pigeon qui se trouve en quantités innombrables. Lorsque le froid les incite à émigrer vers le sud, les tourtes arrivent en bandes par millions qui s’abattent sur les champs ou sur les arbres en tel nombre que les branches cassent sous leur poids. Un seul coup de fusil peut en abattre une couple de douzaines. 1978, G. Filteau, La naissance d’une nation : tableau de la Nouvelle-France en 1755, p. 232.

Vous le savez sans doute, la dernière Tourte voyageuse est morte au zoo de Cincinnati le 1er septembre 1914, il y a donc exactement 100 ans aujourd’hui. Depuis mon enfance, la tourte occupe une place bien particulière dans mon esprit. […] j’avais monté une longue liste des espèces de mammifères menacés d’extinction à partir de données ramassées un peu partout. C’est probablement en cherchant ces informations que j’ai remarqué la Tourte voyageuse pour la première fois. Ayant été à une époque l’espèce d’oiseau la plus abondante au monde (wow, quel beau titre!!!), j’avais été fasciné par le fait de savoir à quel moment exact l’espèce s’est éteinte. 2014, Cl. Auchu, Bulletin ornithologique, vol. 59, no 3, p. 35.

Par anal., RareNom donné à la tourterelle triste (Zenaida macroura), espèce nord-américaine peu grégaire et ressemblant au pigeon migrateur de l’est de l’Amérique du Nord (voir W. L. McAtee, Folk-Names of Canadian Birds, 1957, p. 41, et DulCanad2).

NOTICE ENCYCLOPÉDIQUE

La tourte fait partie des espèces disparues : le dernier représentant de l’espèce est mort en captivité aux États-Unis, au zoo de Cincinnati, en 1914. L’extinction de cet oiseau s’explique principalement par le fait qu’il a été victime de chasses intensives dans les siècles précédents. Déjà, dans la seconde moitié du XIXe s., le naturaliste James LeMoyne commençait à noter une raréfaction de l’espèce, alors que ses représentants se comptaient pourtant par milliards en Amérique du Nord lors de l’arrivée des premiers colons européens. Cet oiseau a été massivement chassé sur le territoire nord-américain jusqu’au début du XXe s., car ses colonies imposantes, se posant dans les champs de grains en quête de nourriture, étaient perçues par les cultivateurs comme une sérieuse menace aux récoltes de céréales. On ne ménageait donc pas les efforts pour éliminer la tourte, qui était, du reste, facile à tuer à l’aide de techniques et de moyens très simples permettant d’en capturer un grand nombre à la fois et sans effort. Elle était, en outre, fort appréciée comme gibier. Parallèlement aux chasses intensives, la détérioration graduelle, au fil des siècles, de l’habitat naturel et des sites de nidification de la tourte, attribuable à l’urbanisation, au déboisement et au développement des terres agricoles, aura également contribué à sa disparation. Charles-Eusèbe Dionne, considéré comme l’un des premiers ornithologues québécois, écrira, en 1906, ce qui représentera rétrospectivement une triste prophétie : « […] cette espèce marche à grands pas vers son extinction et ne sera plus bientôt qu’une chose du passé […] ».

Sources : C.‑E. Dionne, Les oiseaux de la province de Québec, 1906, p. 182‑187; Musée canadien de la nature, 100e anniversaire de l’extinction de la tourte voyageuse (vidéo), 2014; J. Provencher, C’était l’été : la vie rurale traditionnelle dans la vallée du Saint-Laurent, 1982, p. 176‑180.

Histoire

Depuis 1544 (sous la plume du navigateur saintongeais J. Alfonse, dans M. Bideaux (éd.), ouvr. cité, appendice I, p. 221 : oyes saulvaiges, chocaes, tourtres […], et plusieurs aultres oyseaulx et bestes); sous l’orthographe teurtre, depuis 1536 env. (J. Cartier, ouvr. cité). Découle, par analogie de forme, de tourt(r)e « tourterelle », qui a eu cours en français à partir du XIIe s. (sous la forme tortre dans un écrit de Chrétien de Troyes) jusqu’au XVIIIe s., voire jusqu’au XIXe s., comme terme de cuisine (v. notam. Boiste 1808 et 1834, qui consigne tourtre, s.v. tourterelle), et qui est largement attesté dans les parlers d’oïl (v. FEW tŭrtŭr 132, 437b; v. aussi ALF 1729 et RollFaune 2, p. 331). Dans les anciens dictionnaires français, le mot est généralement répertorié sous la forme tourtre, mais on signale également la graphie tourte. Il ne faut pas confondre ce mot tourte, qui remonte au latin tŭrtŭr, avec son homonyme tourte qui désigne une pâtisserie, mot qu’on rattache plutôt au latin tŏrta (v. FEW tŏrta 132, 109b‑110a) et dont est dérivé le mot tourtière

Nouvelle entrée de la deuxième édition

Dernière révision : février 2024
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Trésor de la langue française au Québec. (2024). Tourte ou tourtre. Dictionnaire historique du français québécois (2e éd. rev. et augm.; R. Vézina et C. Poirier, dir.). Université Laval. Consulté le 12 juin 2024.
https://www.dhfq.org/article/tourte-ou-tourtre