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PRUCHE [pʀyʃ]
n. f.

Rem.

1. Au XVIIIe s., parfois écrit peruche, péruche et perruche par certains auteurs ou typographes qui, manifestement, connaissaient mal le mot (voir Histoire); aux XVIIIe et XIXe s., parfois aussi prûche. 2. A pu être employé parfois au masculin (à ce sujet, voir prusse, sous Histoire, sens II).

I

Disparu(Sous le Régime français).

1

Variante de prusse (sens I.1).

Rem.Relevé au cours des XVIe et XVIIe s. dans des écrits où il est difficile d’identifier le conifère en question, bien qu’il doive s’agir soit de l’épinette (Picea), soit de la pruche (Tsuga).

Et celle de vers le nort est une terre haulte à montaignes toute plaine de arbres de haulte fustaille de pluseurs sortez et entre aultres y a pluseurs cedres et pruches aussi beaulx qu’il soict possible de voir pour faire mastz suffissans de mastez navires de troys cens tonneaulx [...]. 1536 env., J. Cartier, Relations, 1986, p. 109.

Ceste riviere [de l’Équille, à Port-Royal, en Acadie] a prés d’un quart de lieue de large en son entree, où il y a une isle, laquelle peut contenir demye lieue de circuit, remplie de bois ainsi que tout le reste du terroir, comme pins, sapins, pruches, boulleaux, trambles, & quelques chesnes qui sont parmy les autres bois en petit nombre. 1613, S. de Champlain, Les Voyages du Sieur de Champlain, 1re partie, p. 21.

[…] il [un Amérindien] fut si admirablement bien secouru, qu’au bout des dix jours il commença de se lever, & nous aller visiter jusques chez nous, où il monstra à nos Religieux ce dequoy il s’estoit servy pour se guerir, qu’estoit de la seconde escorce d’un arbre, appellé pruche espece de sapin, laquelle ces gens luy faisoient bouillir & de la decoction ils l’en lavoient continuellement, ce qui le rendit sain & gaillard en moins de trois sepmaines. 1636, G. Sagard, Histoire du Canada, 1866, p. 678.

[...] de construire led[it] bastiment de bois de pruche avec posteaux de huict pieds en huict pieds, garnis entre deux de madriers dudit bois de pruche de trois pouces d’espois [...]. 1649, Québec, AnQQ, greffe L. Bermen, 19 juin, p. [1] (pruche s’applique probablement ici au Tsuga).

Toute la coste de la mer est horrible [aux Sept-Îles] il ny a pas un poulié de Terre [= amas de terre qui s’étire le long des côtes] tout est rochers, couverts de Tres petits arbres pruches Sapins […], il y a du gibier sans fin tous oyseaux de marine qui puent lhuylle a plaine Bouche. 1673, The Jesuit Relations and Allied Documents, vol. 59, p. 56 et 58 (pruche s’applique probablement ici au Picea).

2

Nom donné à l’épinette.

Rem.Employé vers le milieu du XVIIIe s. par des officiers et des fonctionnaires du roi de France de passage en Nouvelle-France, et le plus souvent associé à la fabrication de la bière d’épinette, aux propriétés antiscorbutiques.

 sapinette.

Dans le reste du chemin […], ce n’est que des escarpements et des chaînes de rochers impraticables avec des voitures, touttes [sic] les terres des environs de la mer sont couvertes de bois de sapin et de mauvais pruche. 1752, Voyage d’inspection du Sieur de La Roque, arpenteur du Roy, Rapport concernant les archives canadiennes pour l’année 1905, 1909, vol. 2, p. 11 (paraît être employé au masculin, comme prusse, voir ce mot, sens II; à la p. 75, l’auteur oppose pruche, sapin et héricot (haricot*), ce qui confirme le sens de « épinette » pour pruche).

Mr de Bleury [...] n’a point apporté de vin, l’armée est à l’eau et à la bière depuis quinze jours. Cette bière ou sapinette se fait avec de la melasse ou lie de cassonnade et de la pruche qui est une espèce de sapin, dont on fait bouillir la branche quand elle est en sève. 1756, Journal de M. de Bougainville, Rapport de l’archiviste de la province de Québec, 1923‑1924, p. 234.

Le général Murray a envoié à l’hôpital des vivres pour ses malades et a fait demander de la perruche, qui est un excellent antiscorbutique. 1760, A.‑J.‑H. de Maurès de Malartic, dans G. de Maurès de Malartic et P. Gaffarel (éd.), Journal des campagnes au Canada de 1755 à 1760, 1890, p. 321.

Ils [les habitants du port Toulouse, à l’île Royale] ont fait les premiers de la bierre très bonne et antiscorbutique avec les sommités d’une espece de sapin nommé Perusse ou Pruche, et tirent du même arbre une gomme qu’ils appellent therebentine, espece de beaume blanc. 1760, Th. Pichon, Lettres et mémoires pour servir à l’histoire naturelle, civile et politique du Cap Breton, p. 33.

II

Cour.Conifère indigène (genre Tsuga, fam. des pinacées) apparenté au sapin, à aiguilles aplaties, courtes et flexibles, qui fournit une écorce tannique et un bois reconnu pour résister à la pourriture.

Bois, forêt de pruche. Écorce de pruche.

(Chez les forestiers). Faire, plumer de la pruche, lui enlever son écorce. Le plumeur de pruche : nom d’un bronze du sculpteur Alfred Laliberté. (Dans des noms d’espèces). Pruche du Canada ou, parfois, pruche de l’Est, espèce (Tsuga canadensis) répandue dans l’Est nord-américain. Pruche de l’Ouest, espèce (Tsuga heterophylla) répandue dans l’Ouest nord-américain. (Dans le nom d’un insecte). Arpenteuse de la pruche, insecte défoliateur (Lambdina fiscellaria) qui s’attaque à la pruche et au sapin.

 Bois, écorce, rameau de ce conifère.

Mur, escalier, bordure de (en) pruche. (En parlant de pièces de bois utilisées autrefois dans la construction). Lambourde, madrier, latte, sole de pruche.

(Dans la médecine traditionnelle). Décoction, tisane, vin de pruche, décoction d’écorce de pruche aux vertus dépuratives ou toniques.

 prusse (sens I.2).

Rem.1. Adopté par les Canadiens dès le XVIIe s., tandis que les Français ont eu recours à la forme prusse jusqu’à la fin du Régime français (voir ce mot, sens I.2). 2. De la langue commune, pruche est passé dans celle des spécialistes, qui l’utilisent depuis le XIXe s. (voir p. ex. ProvFlore 556), sauf Marie-Victorin, qui a opté pour tsuga.

Si jamais on a veu de grands arbres; on pût dire que la pruche doit être mis dans la premiere classe puisqu’on n’en voit gueres de plus grands dans toute l’Inde [occidentale], il a lécorce extremement grosse, et fort rude, elle est d’une couleur rougeatre, les taneurs de la pointe de levi s’en servent, et m’ont assuré dans leurs tanneries qu’elle est fort propre pour preparer les cuirs, et les peaux […]. 1685 env., L. Nicolas, Histoire naturelle, ms. 24225, fo 38.

Nous ordonnons au Sr de Lery […] de faire travailler sitôt le present ordre reçû aux ouvrages et fortifications les plus nécéssaires pour mettre la ville de quebec en état de défence et en conséquence [:]1o de faire faire tous les remblais des terres tant du parapet que les remparts et banquettes du corps de la place[;] 2o de faire élever tous les murs de l’intérieur des parapets et de les fonder sur des doubles pieces de pruches bien assemblées ensemble par des entretroises ainsy qu’on l’avoit pratiqué pour ceux qui ont été precedament faits […]. 1757, Québec, Ordre du sieur [Pierre de Rigaud] de Vaudreuil [de Cavagnial] au sieur [Gaspard-Joseph] Chaussegros de Léry (ms.), 23 juin, BAnQQ, fonds Famille Chaussegros de Léry (P386, D306), fo [1].

La récolte de l’écorce de pruche [...] ne pourrait qu’être avantageuse au pays. Mais, la manière dont on détruit les forêts de cette essence pour fournir des sucs tanins à la consommation étrangère doit exciter la plus énergique protestation. D’après le rapport que je cite, on dépouillait alors, annuellement, environ dix mille acres de nos meilleures terres à pruches […]. La pruche devient de plus en plus utile à mesure que disparaît le pin, et nous devons faire en sorte d’arrêter cette grande destruction. 1878, H.‑G. Joly, Gazette des campagnes, Sainte-Anne-de-la-Pocatière (Kamouraska), 28 novembre, p. 335.

Tout l’hiver, nous fûmes occupés à charroyer de l’écorce de pruche. Elle avait été levée, pendant l’été, lorsque la sève monte, sur le sommet des montagnes, dans le fond des vallées, en des lieux impossibles; et elle devait attendre les neiges de l’hiver, pour pouvoir prendre le chemin des tanneries. Nous l’entassions par mulons aussi gros que des granges; les quatre boutiques en consommaient jusqu’à huit cordes par jour. 1887, J.‑B. Proulx, L’enfant perdu et retrouvé, p. 162.

Le Canada a d’immenses ressources de pruche de l’est et la commission de guerre tente actuellement de se procurer à l’est du Canada tout le bois possible. 1918, La Tribune, Sherbrooke, 12 juillet, p. 1.

En planifiant à long terme, l’industrie permet à la forêt québécoise de produire à perpétuité. Ce n’est pas toujours le cas des contracteurs privés. Il faut revoir la sombre et belle forêt après le passage de ces vandales, qui abattent et coupent sans pitié, épinette, sapins et pruches de quelques pouces de diamètre, été comme hiver. 1970, N. Lafleur, La drave en Mauricie, p. 118.

Pour ce qui est de l’écorce de pruche, c’est ma mère qui m’avait rapporté ça. Ils ébouillantaient l’écorce de pruche pour en faire une sorte de vin. Il paraît que c’était très bon comme tonique. 1971, Saint-Joseph (Beauce), AFEUL, M. Gagné 214 (âge de l’informatrice : n. d.).  

Hier, l’équipe [d’ouvriers] s’est attaquée au premier mur [de soutènement]. Elle a descendu derrière des tuyaux en PVC de quatre pouces de diamètre dans lesquels elle a inséré un tuyau d’arrosage afin de miner les assises de la construction en pruche et de provoquer son glissement. Devant le peu de résultats, elle a dû recourir à un câble de nylon qui est venu à bout d’une des deux parties du mur de pruche […]. 1995, Le Soleil, Québec, 5 août, p. A6.

Répandues dans le sud-est du Canada et dans l’Est des États-Unis, la pruche du Canada et sa cousine, la pruche de la Caroline, sont menacées actuellement par le puceron lanigère de la pruche, une bestiole d’origine asiatique. Introduit en Colombie-Britannique dans les années 20, le puceron s’est manifesté la première fois dans les années 50 en Virginie. Dans son habitat d’origine, celui‑ci fait des dommages mineurs en raison de ses ennemis naturels. Dans l’Ouest, peu d’impact parce que la bête ne semble guère apprécier l’espèce de pruche de la région. Il en va tout autrement dans l’est des États‑Unis. 2007, P. Gingras, La Presse, Montréal, 10 février, Mon toit, p. 10.

Dernièrement, des études ont démontré que l’huile essentielle de pruche a des vertus thérapeutiques, notamment pour les personnes atteintes du cancer, donc il y a une forte demande des consommateurs à travers le monde. Par ailleurs, les branches de pruche permettent d’extraire moins d’huile que celles des autres essences, ce qui fait monter son prix. 2017, S. Dejouy, La Gatineau, Maniwaki, 31 août, p. 8.

[La] forêt ancienne de la Baie Silver […] [s]’étend sur 10 ha à 15 km au sud-est de Mont-Tremblant. Le MFFP [ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs] indique qu’elle possède « une impressionnante structure de forêt-cathédrale, où le couvert supérieur des pruches est dense et élevé en hauteur ». La pruche et le bouleau jaune étant des essences avec une longévité très élevée, on y trouve fréquemment des tiges de plus de 300 ans. Les arbres dominants atteignent 80 cm de diamètre, alors que certains auront jusqu’à 1 mètre de diamètre. 2021, L’Info du Nord, Sainte-Agathe, 7 juillet, p. 4.

(Dans la langue des antiquaires).  Écorce de pruche ou (en fonction adj.) brun écorce de pruche : couleur brune caractéristique de la teinture faite avec l’écorce de la pruche.

Armoire en pin. […] Couleurs d’origine : écorce de pruche et vert. 1980, M. Ste‑Marie, Guide des antiquités québécoises, vol. 1, p. 22.

 (En composition).

 VieilliArbre de pruche. Autre nom donné à la pruche du Canada.

Après avoir traversé cinq cents pieds de terrain bas, arrosé par un petit ruisseau, et couvert de grands arbres de pruche, nous arrivâmes à un terrain plat mais rocheux, portant du hètre [sic] et de l’érable, qui après que nous eûmes mesuré sept cent cinquante pieds, se termina par une savanne [sic] de deux cent cinquante pieds de large. 1830, Rapport des commissaires nommés pour l’exploration du pays entre les rivières St. Maurice et Outaouais, 1831, p. 21.

Voyons, bonhomme, ou [sic] places‑tu le Nord dans le moment? […] Je te le dirai tantôt, si je puis voir un arbre de pruche. 1940, O.‑Ch. Pelletier, Mémoires, souvenirs de famille et récits, p. 178.

L’endroit précis, sur la pointe sablonneuse de Penouille, où était l’ancienne Maison des Douanes françaises, a été retrouvé, ainsi que l’emplacement du four à pain seigneurial; quelques petits arbres de pruche poussent sur les ruines de la cheminée de la Maison. 1946, M. Barbeau, Penouille, où Cartier planta sa croix, Le Soleil (supplément illustré), Québec, 24 mars, p. 7.

 (Dans un nom populaire). Région. et vieilli Pruche blanche.

Rem.A aussi été utilisé systématiquement pour traduire spruce fir, nom anglais de l’épinette, dans J. Bouchette, Description topographique de la province du Bas Canada, 1815; cet emploi du mot ne correspond à aucun usage réel. Voir aussi SoltSor 259.

Le bois de construction consiste en chêne, pin, érable et hêtre, tous d’une belle venue; dans l’intérieur se trouve du cèdre en abondance ainsi que de la pruche blanche et de la sapinette. 1863, S. Drapeau, Études sur les développements de la colonisation du Bas‑Canada depuis dix ans, p. 213.

La « pruche blanche » est une variété [de la pruche véritable] qui n’existe que de nom. À la Nouvelle-Écosse et dans quelques parties de notre province, on désigne sous ce nom la jeune et la petite pruche, dont le bois est plus blanc et l’aubier plus marqué que dans les arbres gros et vieux. 1906, J.‑Chr. Langelier, Les arbres de commerce de la province de Québec, p. 45.

Ce qu’on appelle Pruche blanche dans le commerce n’est que la Pruche des plateaux, qui donne un bois de qualité supérieure. 1932, Le Canada, Montréal, 3 décembre, p. 2.

Dans le canton Henry, à 10 milles au nord de Hagar, 15,000 pins blancs, 160,000 pins rouges et 30,000 pruches blanches seront plantés sur 1,937 fermes abandonnées et endroits brûlés par des feux de forêts. 1961, Le Droit (édition du Nord), Ottawa, 27 avril, p. 3.

 (Dérivés).

 VieilliPruché, pruchée adj. Qui n’est pas droit, dont les fibres sont tordues.

Arbre, bois pruché.

Les principaux défauts que pouvait avoir le bois pour ne pas être acceptable à la coupe, c’étaient […] des arbres pruchés ou ferrés ou arbres poussés croches et durs comme du fer. 1930 env., Trois-Rivières, ASTR, fonds D. Dubé (FN‑0127).

 Vieilli Prucheux, prucheuse adj. Syn. de pruché, pruchée (voir ci‑dessus).

[…] les dits bardeaux ne seront point faits avec de jeune cèdre ou du cèdre prucheux ou roulé ou vermoulu ou échauffé ou tant soit peu vicié d’aucune manière quelconque […]. 1825, Québec, AnQQ, greffe A.‑A. Parent, 18 novembre, p. [2].

Des contestations récentes ont fait reconnaître qu’une grande quantité de bois de pulpe (surtout celui qu’on est convenu d’appeler le bois prucheux) s’enfonce dans le lit de la rivière à telles enseignes que l’on ne peut plus passer à gué là ou [sic] naguère encore c’était chose facile. 1912, L’Éclaireur, Beauceville, 12 septembre, p. 2.

 Vieilli (Dans la langue des forestiers). Pruchière n. f. Peuplement forestier de pruches. Syn. de prucheraie.

Nous dinâmes du côté oriental de la rivière, et nous traversâmes six cents pieds de défrichement, et ensuite nous entrâmes dans une pruchière et cédrière, car on ne pouvait pas l’appeler savanne [sic] […], après quoi nous campâmes pour la nuit pendant un fort orage de pluie et de vent, qui continua sans interruption toute la nuit. 1830, Rapport des commissaires nommés pour l’exploration du pays entre les rivières St. Maurice et Outaouais, 1831, p. 22.

Ce territoire était alors composé de lots blancs, c’est-à-dire de terres qui étaient censées n’avoir pas de propriétaires, et sur lesquelles le premier venu, pouvait, à un moment donné, s’établir, pour exploiter, soit les bois francs, en y faisant du sucre et du sel de potasse, soit les pruchières ou les cèdrières en y faisant de l’écorce ou des perches. 1873, N. Legendre, Le voyageur, Album de La Minerve, vol. 2, no 11, p. 164.

C’est en 1793 que furent signés les premiers contrats de concessions sur le futur territoire de Saint‑Jude. Alors on s’y assurait des terres à bois dans ses superbes pruchières, pinières et érablières. 1933, J.‑B.‑A. Allaire, Un curé canadien, p. 18.

notice encyclopédique

La pruche est un conifère indigène des régions tempérées de l’Amérique du Nord (et de l’est de l’Asie) qui n’a été introduit en Europe que dans les années 1730. Les premiers voyageurs et explorateurs venus de France ne connaissaient pas cette essence résineuse à leur arrivée en terre d’Amérique et lui ont donc appliqué un nom qu’ils employaient en parlant d’un conifère d’Europe (voir Histoire). La pruche produit un bois et une écorce dont l’utilisation est définie dès le XVIIe s. Résistant à la pourriture et plus dur que celui de la plupart des autres conifères, le bois de pruche a été employé dans la charpente des granges et des étables ainsi que dans la construction des chaussées de moulins, des quais et des ponts; on en a aussi tiré des pièces pour faire des pavés et des traverses de chemins de fer. C’est pour les mêmes raisons que, dans les années 1970 et 1980, il a été populaire auprès des entreprises spécialisées en aménagement paysager, qui s’en servaient pour la construction de murs de soutènement, d’escaliers extérieurs, de coffrages pour les îlots de fleurs, ou encore comme bordures le long des entrées ou des platesbandes. Cette pratique s’est toutefois raréfiée par la suite, puisque le bois (peut-être vendu trop vert) finissait tôt ou tard par pourrir et par céder. Par ailleurs, le bois de la pruche est cassant, ce qui explique qu’il n’a pas eu autant de succès dans la fabrication des mâts de navires que l’épinette. Quant à l’écorce de la pruche, riche en tanin, elle est grandement appréciée dans l’industrie du tannage des cuirs à partir du Régime français (voir l’exemple de 1685, ci‑dessus). Au fil du temps, l’exploitation et la commercialisation de la pruche à cette fin atteignent une telle ampleur, tant au Canada qu’aux États‑Unis, que cette pratique conduit à la disparition de vastes territoires peuplés de cette essence, suscitant beaucoup d’inquiétude chez certains observateurs (voir l’exemple de 1878 ci‑dessus, sous le sens II). Jusqu’à 1920, c’est d’ailleurs par milliers qu’on laisse se perdre les troncs des arbres abattus pour ne récolter que la seule écorce, qui est séchée, broyée, réduite en poudre et expédiée dans les tanneries. L’acide tannique donne une couleur rouge au cuir traité, mais on utilisait également l’écorce pour préparer une teinture brune que l’on appliquait notamment sur les meubles. Enfin, on a attribué de nombreuses vertus aux rameaux et à l’écorce de la pruche, lesquelles entraient dans la préparation de décoctions reconnues pour soulager les problèmes de rhumatisme et d’arthrite et combattre l’anémie (en purifiant le sang). 

Sources : L.‑Ph. Audet (1949), Le chant de la forêt, p. 53‑57; frère Marie‑Victorin (1935), Flore laurentienne, p. 144‑145; J. Provencher (1982), C’était l’été, p. 146‑148.

Histoire

Pruche est une variante phonétique du mot prusse (v. aussi ce mot, sous Hist.). Cette prononciation est typique des parlers de la Normandie et de la Picardie, où la consonne [s] des mots français reçoit souvent comme correspondant la consonne [ʃ], d’où, par exemple, puche plutôt que puce pour le nom du petit insecte sauteur parasite des animaux (v. ALF 1100, BaudClairv, BourdNorm, CartPic, DubPic, MaizNorm et VassPic; v. aussi RoussBot 69‑70). Ce trait de prononciation a également eu cours à l’époque de la Nouvelle-France (attesté par des graphies comme charge pour serge, Franchois pour François, v. JunPron 139‑144 et PoirPron 209‑210); on en trouve des traces jusqu’au XIXe s. dans le parler du peuple, mais cette habitude phonétique, qui devait paraître insolite aux oreilles des immigrants issus de régions autres que la Normandie et la Picardie, ne s’est pas imposé dans l’usage général. Dans ce contexte, le fait que la variante pruche était déjà implantée solidement dans la colonie laurentienne dans la première moitié du XVIIe s. est une indication que le mot s’était figé sous cette forme dans le parler de ceux qui l’ont répandu, notamment les marins, au nombre desquels les Normands étaient bien représentés (déjà à l’époque de Jacques Cartier). La variante pruche n’a pas été adoptée par les Français de passage en Nouvelle-France, qui lui ont préféré la forme prusse (sauf au sens I.2, v. l’explication ci‑dessous), conformément aux habitudes de prononciation qui avaient cours dans le Bassin parisien. Les Acadiens, qui sont originaires du Poitou et de la Saintonge dans une large majorité, ont eu le même réflexe. Les variantes du type peruche, péruche et même perruche (auxquelles on doit ajouter perusse et pérusse dans le cas de prusse) s’expliquent probablement au départ par un phénomène d’hésitation dans la prononciation du e muet; la chute de ce e est bien attestée dans les documents d’époque (p. ex. ptite pour petite, scrétaire pour secrétaire), et il est probable que les scribes hésitaient dans bien des cas quant à la pertinence de noter cette voyelle, d’où des graphies inverses comme conterat pour contrat, Champelain pour Champlain, etc. (v. PoirPron 222‑223, note 112). Les graphies perusse et peruche seraient, elles aussi, des graphies inverses réinterprétées par la suite, d’où l’ajout de l’accent sur la première syllabe et le redoublement du r, qui peuvent refléter des prononciations réelles, mais hypercorrectes (GPFC, s.v. pruche, affirme : « On disait aussi autrefois pérusse »).

I1Depuis 1536 environ, dans la première relation de Cartier; dans la seconde relation (1538 environ), on relève encore le même mot dans un passage qu’a repris presque tel quel M. Lescarbot en 1609 et que citent Godefroy et Huguet (v. M. Bideaux (éd.), Relations, 1986, p. 147, et M. Lescarbot, Histoire de la Nouvelle France, 1609, p. 348; v. aussi FEW 21, 53b, qui date le mot de 1608, ce qui est une erreur s’il s’appuie sur Lescarbot). On a classé sous ce sens les cas où le référent de pruche est difficile à identifier avec précision; il s’agit vraisemblablement de conifères des genres Picea et Tsuga ou, à la limite, du genre Abies (comme l’a suggéré Bideaux en commentant le mot employé par Cartier; ibid., p. 330, note 221). 2Depuis 1752 (La Roque); mais dès 1748, de façon indirecte, d’après cet extrait d’une relation de J. Juan et A. de Ulloa, capitaines de frégate de l’armée navale espagnole, concernant l’île du Cap‑Breton et ses habitants acadiens, dans lequel cerveza de pruche rend bière de pruche (v. Relacion historica del viage a la America meridional, t. 4, p. 493) : à esta dàn el nombre de Pruche, y con las ramas de su cogollo hacen un cozimiento, que mezclan despues con un poco de Melaza, y dexado fermentar es la Cerveza, que se bebe alli à pasto; porque siendo las Aguas muy delgadas, y penetrantes, no se puede usar de ellas sin exponerse al inmediato peligro de padecer Dissenterias; pero convertida en la Cerveza de Pruche queda muy saludable, y no desagradable al gusto, despues de haverse acostumbrado à ella (passage à mettre en relation avec l’exemple de 1735 cité sous prusse, sens II). Vers le milieu du XVIIIe s., on observe que des officiers et des fonctionnaires français de passage en Nouvelle-France ont tendance à employer pruche en parlant de l’épinette, alors que les Canadiens utilisent eux-mêmes épinette (pruche s’appliquant plutôt dans leur usage à un conifère du genre Tsuga; v. sens II, ci‑dessous) et que les Acadiens emploient prusse (v. ce mot, sens II). Autant qu’on puisse en juger d’après les données disponibles, il semble que les Français – dont Montcalm, Bougainville, Malartic et Lévis, envoyés en Nouvelle-France pour protéger la colonie contre les forces britanniques – ont employé malencontreusement la variante canadienne pruche dans les cas où ils avaient à traduire l’anglais spruce « épinette »; par exemple, c’est dans ce sens qu’on relève le mot pruche chez le chevalier de Lévis et le général anglais James Murray dans leur échange de correspondance à un moment où l’Anglais réclame de la « pruche » [c.‑à‑d. de l’épinette] aux Français pour guérir du scorbut les soldats de sa garnison (v. H.‑R. Casgrain (éd.), Collection des manuscrits du maréchal de Lévis, 1889, vol. 2, p. 298‑300; v. aussi les exemples de 1756 (Bougainville) et de 1760 (Malartic) cités ci‑dessus). Comme on retrouve ce même emploi dans la documentation relative à l’Acadie, chez des fonctionnaires français et chez les capitaines de frégate espagnols mentionnés ci‑dessus, on peut présumer qu’il avait cours de façon plus large dans la milice ou la marine, parallèlement aux usages établis dans les colonies acadiennes et canadiennes, d’autant que la boisson faite à partir des rameaux de l’épinette, réputée salutaire et antiscorbutique, était bien connue dans ces milieux. Cet exemple illustre la tendance qu’ont eue les Français de passage en Nouvelle-France à construire leur propre usage en parlant des réalités du pays, sans prendre en compte celui qui avait cours chez les Canadiens (v. aussi sapinette*).

IIDepuis 1685 environ (Nicolas). On a déjà proposé la date de 1636 comme première attestation de cet emploi (v. AugFor 76), d’après le passage suivant relevé chez le père Le Jeune, où il est difficile de déterminer si le conifère en question appartient au genre Tsuga ou au genre Picea : Si on peut retirer quelque profit des Sapins, des Cedres, des Pins, des Pruches, il y en a icy une infinité, & en plusieurs endroits (v. RJ 9, p. 170). En dépit du fait que ni cette occurrence ni celle de Sagard (1636 également, citée ci‑dessus, sous I.1) ne peuvent constituer la première attestation certaine du mot dans l’emploi qui nous intéresse, il est tout de même raisonnable de penser qu’il s’appliquait déjà chez les Canadiens au conifère du genre Tsuga dès les années 1630 ou 1640. En effet, dans un document notarié de 1649 (cité sous I.1), pruche s’applique à un bois résineux servant à faire la charpente d’une grange; de plus, on trouve régulièrement la variante prusse en parlant du tsuga à partir des années 1660 (v. prusse, sens I.2). Pruche est consigné comme canadianisme dans les dictionnaires de France depuis Quillet 1974 (v. aussi TLF et Robert 1985). Pruche du Canada, depuis 1862 (ProvFlore 556). Pruche de l’Est, depuis 1918, et pruche de l’Ouest, depuis 1935 : […] la quantité globale de pin Douglas scié et de pruche de l’Ouest importée ou retirée de l’entrepôt pour consommation […] (La Tribune, Sherbrooke, 18 novembre, p. 6); respectivement d’après l’anglais nord-américain eastern hemlock et western hemlock (v. Webster 1986). Arbre de pruche, depuis 1673 (Beauport, AnQQ, greffe P. Vachon, 22 octobre). Pruche blanche, depuis 1863. Pruché, depuis 1930 (GPFC). Prucheux, depuis 1825. Pruchière, depuis 1830.

 prucheraie.

Nouvelle entrée de la deuxième édition

Dernière révision : février 2023
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Trésor de la langue française au Québec. (2023). Pruche. Dictionnaire historique du français québécois (2e éd. rev. et augm.; R. Vézina et C. Poirier, dir.). Université Laval. Consulté le 28 mai 2024.
https://www.dhfq.org/article/pruche