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POUDRIN [pudʀɛ̃]
n. m.

Rem.

Variante graphique : poudrain.

1

AcadieNuages de fines gouttelettes d’eau formés par les vagues qui se brisent ou par un courant impétueux et qui sont emportés par le vent.

Poudrin d’eau. Poudrin d’eau salée.

Rem.Ce mot, synonyme d’embruns dans le français de référence, est caractéristique du français acadien dans le contexte nord-américain (voir Mass no 38). Il est toutefois connu dans les régions maritimes du Québec (relevé en Gaspésie, sur la Basse-Côte-Nord et à l’île aux Coudres (voir DulBon 117, PPQ 1370).

A l’emboucheure d’icelle il y en a une autre [rivière] qui vie[n]t du Sud, où à son entree il y a une cheute d’eau admirable : car elle tombe d’une telle impetuosité de 20. ou 25. brasses de haut, qu’elle faict une arcade, ayant de largeur pres de 400. pas. Les sauvages passent dessous par plaisir, sans se mouiller que du poudrin que fait ladite eau. 1613, S. de Champlain, Les voyages du Sieur de Champlain, 2e partie, p. 22.

[…] l’eau tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu’il s’y est cavé un large & profond bassin : si bien que l’eau courant là dedans circulairement, y faict de tres-puissans boüillons, qui produisent des grandes fumees du poudrin de l’eau qui s’eslevent en l’air. 1632, G. Sagard, Le grand voyage du pays des Hurons, p. 362.

Cet ouvrage a été fait à la journée, le département fournissant les matériaux, vu qu’on ne pouvait pas compter sur les entrepreneurs pour faire ce peinturage à la verge. Dans les gros temps, le poudrin d’eau salée vole par-dessus le pont, et la peinture a grand’peine à tenir sur les parties inférieures. 1897, Rapport annuel du ministre des chemins de fer et canaux pour l’exercice 1896, Documents de la session du Parlement du Canada, vol. 31, no 7, p. 44 (passage qui concerne des travaux exécutés sur les ponts et ponceaux en Nouvelle-Écosse).

(Québec). Tout d’un coup, on voit des poudrins, des poudrins épouvantables en l’air.  « Mais qu’est-ce que c’est que ça? » Il dit : « C’est une baleine, une baleine qui est après se faire battre. Il y a un maître partout, vous savez, sur la terre comme sur la mer. » 1961, île aux Coudres (Charlevoix-Ouest), AFEUL, P. Perrault 115 (âge de l’informateur : n. d.).

Par exemple, vous prenez un homme qui est en arrière d’un autre, qui est assis sur un banc, le coup d’aviron qu’il donne à un poudrin. Le poudrin va arriver sur lui, en embarquant sur lui, ça gèle tout de suite, ça. 1961 env., Les Escoumins (Saguenay), AFEUL, Perrault 67 (âge de l’informateur : n. d.).

J’entends parfois quand la marée mareye, que les embruns revolent, que la mer poivre, que la broue de la vague se transforme en écume, que l’océan s’épanche en poudrin, une plainte qui monte du fond de l’océan, un nigog qui me harponne le cœur. 2005, C. Le Bouthillier, Acadie Nouvelle, Caraquet, 4 août, p. 13.

(Québec). (En parlant d’une réalité urbaine).

L’embrun est une sorte de nuage salin produit par le mouvement des roues des automobiles dans les sels routiers de déglaçage. Le « poudrin » peut se poser sur le feuillage et les bourgeons, et les brûler. 2010, Progrès-dimanche, Chicoutimi, 7 novembre, p. B2.

2

AcadieNeige fine et sèche soulevée en rafales par le vent; tempête d’hiver où le vent fait tourbillonner la neige.

 poudrerie (sens 1).

Rem.Bien attesté dans le golfe du Saint-Laurent; connu également dans quelques localités de l’Est québécois. (voir Mass no 110, CormAcad, NaudÎM, PPQ 1209A)

La neige enlevée par la bourrasque poudroyait en longues traînées à la surface glacée du cours d’eau, tourbillonnait en fines gerbes dans les laies de la sylve, montait en immenses panaches dans les défrichés pour aller s’abattre à quelque distance en longs cordons immaculés. […] Dans cette poussière glaciale, les troncs livides des frênes disparaissaient pour reparaître, tels des spectres de nécropoles courbés sous leurs linceuls, des fantômes inconsolés simulant dans la mort les gestes de la vie. C’était le poudrin classique des pays de la côte. Un mortel n’y voit pas la longueur de son nez. 1928, H. Carbonneau, L’embuscade, Le Canada français, vol. 16, no 1, septembre, p. 44.

La couche ouateuse, vierge de pas, posait des doublures blanches aux toits. […] Le chemin reliant la maison, à la grande route, la grande route elle-même, étaient à peine tracés, quelques pistes que le vent comblait d’un poudrin de neige. 1942, L.P. Desrosiers, Sources, p. 65.

Ces vents violents provoquent l’inégalité sur la couche neigeuse, opérant des transports et des érosions; ils provoquent ces terribles blizzards ou poudreries (le poudrain de Saint-Pierre-et-Miquelon et des îles de la Madeleine), analogues aux bouranes mongols et pourghis sibériens, véritables simouns de neige. 1957, P. Deffontaines, L’homme et l’hiver au Canada, p. 37.

Mais ce sont les Acadiens déportés en 1755 qui sont les ancêtres des Madelinots d’aujourd’hui. Comme eux, ils ont développé, au fil des siècles, cette langue distinctive, qui dit « poudrin » au lieu de poudrerie, « frotter » pour danser, « gorziller » pour frissonner, « parlailler » pour marmonner. 1997, C. Montpetit, Le Devoir, Montréal, 26 septembre, p. [B1].

Histoire

De poudrer. Le mot poudrin a vraisemblablement été créé par les pêcheurs et les marins qui fréquentaient les bancs de Terre-Neuve au XVIe s. Les deux emplois du mot se sont fixés dans les territoires baignés par l’océan Atlantique et le golfe du Saint-Laurent, et jusque dans les régions maritimes du Québec. Le sens de « nuages de fines gouttelettes… » a pénétré timidement dans le français de référence comme synonyme d’embruns (ce dernier étant plus courant selon Littré).

1Depuis 1613 (Champlain). Relevé en français comme terme de marine depuis 1665, il figure dans le Dictionnaire de l’Académie depuis 1842 (FEW 9, 563b; BonnMarine 1847 « Ce mot est, quelquefois, employé comme syn. d’Embrun », Besch 1892, Quillet 1937, PRobert 2017, Académie 1986 : « sorte de petite pluie fine; embruns »). Signalé dans le parler de Jersey et en Louisiane (v. LeMJers; DLF : « fine rain or snow »).  2Depuis 1825 (Saint-Pierre et Miquelon, chez De la Pylaie, d’après Mass no 110 : « une neige ténue ou le poudrin comme on l’appelle dans le pays, se fait jour à travers les jointures… »). Innovation sémantique à partir du sens précédent. Ce terme de marine est connu à Saint-Pierre et Miquelon et à Jersey (v. BrassSPM; LeMJers : « le poudrin d’la né – poudroiement de la neige par le vent »); on peut voir dans sa répartition géographique une indication selon laquelle il remonterait à une époque plus ancienne que ce que laissent entendre les attestations écrites. D’après Brasseur, qui relève à Terre-Neuve le sens de « neige fine chassée par le vent », les définitions de certains dictionnaires de France (Littré « nom du givre à Terre-Neuve », Robert 1985 « pluie fine et glacée à Terre-Neuve ») « ne correspondent pas à l’emploi que font [ses] informateurs de ce mot » (BrassTN).

Nouvelle entrée de la deuxième édition

Dernière révision : novembre 2021
Pour poursuivre votre exploration du mot poudrin, consultez notre rubrique En vedette et visionnez notre capsule vidéo Dis-moi pas!?.
Trésor de la langue française au Québec. (2021). Poudrin. Dictionnaire historique du français québécois (2e éd. rev. et augm.; R. Vézina et C. Poirier, dir.). Université Laval. Consulté le 28 mai 2024.
https://www.dhfq.org/article/poudrin