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ÉPAIS, ÉPAISSE [epɛ, epɛ:s]
adj., n. et adv.

Rem.

Variantes graphiques : (au masculin ou comme adverbe, d’après une prononciation très familière) épas; (aux XVIIe et XVIIIe s.) espoisépois.

I

adj. et n.

1

adj. Rural(En parlant d’un travail de labourage). Profond.

Un labour épais. (En fonction adv.). Labourer épais.

2

adj. Vieilli(En parlant du temps). Nuageux, brumeux.

Après que nous fumes éloignés du bâtiment, et que nous eumes atteint le grelin, et que l’ancre fut levée sur l’avant, il se mit à pleuvoir bien fort; et le tems étant épais, les hommes m’ôtèrent la chaloupe. J’appellai [sic] alors le vaisseau à plusieurs reprises [...]. 1807, La Gazette canadienne, Montréal, 5 octobre, p. 1.

On était au large de Portneuf, pis on descendait [le fleuve], pis la brume nous prend, tu sais, un temps brumasseux mais pas trop épais pour être nuisible; tout de même, là, fallait se servir de notre compas. 1961, Petite-Rivière-Saint-François (Charlevoix-Ouest), AFEUL, P. Perrault 101 (âge de l’informateur : n. d.).

3

adj. Bouche épaisse, pâteuse.

Avoir la bouche épaisse. Manger des cerises sauvages, ça rend la bouche épaisse.

Rem.On dit aussi langue épaisse, comme en France.

Si vous devenez bilieux, la tête lourde, la bouche épaisse, les yeux jaunes, les rognons en désordre ou que des symptômes d’hémorroïdes vous tourmentent, prenez de suite quelques doses de Kidney Wort. Il aide beaucoup la nature. 1882, La Gazette de Joliette, 10 novembre, p. 3.

« Pauvre Belzémyre, la boisson l’a fait sortir de son tempérament. Elle est pas habituée à en prendre. C’est peut-être aussi ben. » M. le journalisse, le lendemain au matin, ma femme avait la bouche épaisse et la tête grosse comme un voyage de foin [...]. 1920, La Patrie, Montréal, 28 février, p. 15 (chron. humor.).

4

adj. et n. Péjor.(Personne) qui est dépourvue de finesse, de délicatesse, de savoir-vivre; par ext. (personne) qui est dépourvue d’intelligence, de savoir-faire, qui est bête, idiote, stupide.

Un gars épais, une fille épaisse. Être, avoir l’air épais.

Être épais dans le plus mince, très épais. Faire l’épais, son épais : faire l’idiot.

(Comme terme d’insulte, de mépris). Maudite épaisse! Espèce de gros épais! Bande d’épais!

 coco4sans-alluresans-génietarla; innocent, innocente.

Rem.N’est pas inconnu en français de France mais ne paraît pas y être d’un usage aussi étendu qu’au Québec (voir Histoire).

On commance à ce retourné [= se retourner] à Québec. Il part des bâtiments sous le nom d’un du Chambon, qu’on appelle Vergor, qui est le maître des cérémonie [sic] chez M. Bigot. C’est bien le plus épais gas [= gars] que j’ay veu, mais il entant la meni[v]èle [= il entend la manivelle « il fait bien ce qu’il a à faire »]. 1749, É. Bégon, dans RAPQ 1934-1935, p. 217.

Dès les premiers jours, notre héros eut maille à partir avec un nommé St-Ours, un gros épais, qui à chaque repas s’empiffrait, de fèves au lard et de mélasse. St-Ours, ignorant ou méprisant jusqu’aux règles les plus élémentaires de la bienséance, incommodait tout le monde par ses incongruités. 1923, J. de La Glèbe, Vie de jeunesse de Johnny Cassepinette, p. 81.

Pis j’ai pus une maudite cigarette! Toute! Toute arrive en même temps! Toute! Si Cuirette serait là, y me dirait avec sa grosse voix d’épais : « Cléopâtre fumait pas! » 1973, M. Tremblay, Hosanna, p. 55.

(Ouest du Canada). Il en profite pour leur garocher ses grosses farces habituelles. Il est trop épais pour s’apercevoir qu’il est le seul à les trouver drôles. 1976, R. Legal et P. Ruest, Le pensionnaire, p. 141.

Hélène, qui se tuait à l’ouvrage, se sentait de plus en plus épaisse et idiote. Elle ne fumait pas de pot, ne buvait pas, engraissait rien qu’à regarder une carotte et elle peinait des heures sur un travail pour l’obtention d’un triste « C », alors que Anne, du haut de ses vapeurs célestes, allait se décrocher un « A ». 1992, M. Laberge, Quelques adieux, p. 137.

 adj. (En parlant de qqch., notam. d’un propos, d’un comportement).

Un discours, un ton épais. Un journal, un film épais.

 Vieux, péjor.Saint(-)épais n. m. Individu fruste, grossier ou, par ext., bête, stupide.

Des saints-épais.

Un de ces gros saint-épais [sic] [...] se présente au magasin de M. Verrault, et lui dit : Auriez-vous, M. Verrault, de ces bons peignes fins, là, comme du temps du Français, qui abattaient cinquante, soixante, quatre-vingts, cent vermines d’un seul coup? – Oui, mon ami, dit M. Verrault, si elles s’y trouvent. 1866, Ph. Aubert de Gaspé, Mémoires, p. 68-69.

II

n. m. (Après une indication de mesure). D’épais : d’épaisseur, de profondeur.

Une planche d’un demi-pouce d’épais. Un madrier, un colombage de trois pouces d’épais. Il est tombé ça d’épais de neige. Il y a au moins vingt pieds d’épais d’eau. Labourer six pouces d’épais. On a creusé un trou de ça d’épais.

[...] construire led[it] bastiment de bois de pruche avec posteaux de huict pieds en huict pieds, garnis entre deux de madriers dudit bois de pruche de trois pouces d’espois [...]. 1649, Québec, BAnQQ, gr. L. Bermen, 19 juin.

[...] cependant les terres ne sont pas gelées dans les bois où il y a déjà deux pieds d’épais de neige. 1834, Rivière-David (Yamaska), BAnQQ, fonds J. Würtele, 12 décembre.

Les chemins étaient mauvais. [...] le plancher était couvert d’un doigt d’épais de vase. Pendant qu’on dansait une danse ronde, il est arrivé quelqu’un avec un seau d’eau, qui l’a envoyé dans la place. Cinq ou six danseurs sont tombés dans la boue, en glissant dedans. 1918, Sainte-Marie (Beauce), dans JAF 33/129, 1920, p. 244.

Il ne s’échappera pas. Sous six pieds de terre en plus. [...] Huit pieds sous terre c’est pas suffisant, rajoutons un plancher de ciment, puis un mur, puis encore un mur d’épais. 1978, F. Leclerc, Le petit livre bleu de Félix, p. 38.

III

adv.

1

(Après un verbe ou un participe, pour marquer la manière). De façon épaisse.

2022, TLFQ, Pain tranché épais [photo].

Du steak, du jambon, du pain tranché épais. La neige tombe épais.

Rem.Connu également en français de France mais ne paraît pas y être d’un usage aussi courant qu’au Québec (voir Histoire).

(Acadie). Les hivers de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick ne sont pas tout à fait ceux des environs de la Loire. La glace, par exemple, y gèle plus épais. 1928, P. Poirier, Le parler franco-acadien et ses origines, p. 193.

2

(Avec valeur d’indéfini, pour marquer la quantité). Épais de (suivi d’un subst.) : suffisamment de, beaucoup de. (Évoquant l’épaisseur).

Il n’y a pas assez épais de terre; il faudrait en rajouter. Il y a épais de neige. Mettre épais de beurre sur ses toasts. (Évoquant la profondeur). Il y a épais d’eau.

C’est là où il y a le plus épais d’eau, le plus profond d’eau.

(Évoquant la quantité). Avoir épais de livres dans son sac.

 (Spécial., par ellipsedu subst., pour marquer la grande, la trop grande quantité). Fam.

(Évoquant l’épaisseur de muscles, de chair). Il en a pas épais : il pèse même pas 100 livres. (Évoquant l’épaisseur de vêtements). En avoir, s’en mettre épais sur le dos. (Évoquant l’épaisseur de maquillage, de saleté). En avoir épais sur le visage, dans la face. (Évoquant la quantité d’argent). Une fois le loyer payé, l’épicerie faite, il en reste pas épais pour le reste.

Rem.N’est pas inconnu en français de France mais ne paraît pas y être d’un usage aussi étendu ni aussi courant qu’au Québec (voir Histoire).

– Q. : Voulez-vous dire quelle espèce de pierres il y a là? – R. : C’est de la pierre à chaux, de la pierre à maçonne. – Q. : Cette pierre a-t-elle quelque valeur? – R : Oui monsieur, si elle était fabriquée, elle aurait certainement de la valeur, s’il y avait une carrière d’ouverte certainement qu’elle aurait de la valeur. – Q. : Il y a suffisamment de pierres pour une carrière? [...] – R. : Oui monsieur, il y en a épais dans ce cran de pierre là. 1883, Québec, BAnQQ, Cour d’appel (Québec), cause no 2, mémoire de l’appelant, p. 10-11.

Au centre du canton est une savane inculte que j’ai représentée dans toutes ses proportions sur le plan. Elle est quelquefois couverte de petits bois rabougris clair-semés [sic]; mais généralement, c’est une savane nue. Dans plusieurs endroits, j’ai constaté qu’il n’y avait pas épais de savane. 1883, dans Description des cantons arpentés et des territoires explorés de la province de Québec, 1889, p. 180 (rapport).

– Q. : Combien y avait-il épais d’eau? – R. : [...] je n’ai pas examiné la hauteur de l’eau. 1889, Arthabaska, BAnQQ, Cour d’appel (Québec), cause no 4 (1890), factum de l’intimée, p. 6.

Que reste-t-il de nos amours? Pas épais de viande pis de graisse. 1974, J.-M. Poupart, C’est pas donné à tout le monde d’avoir une belle mort, p. 102.

loc. fig. En avoir épais sur le dos, sur les épaules : avoir de nombreuses, de lourdes responsabilités.

 En avoir épais sur le cœur : en avoir gros sur le cœur.

 En avoir épais sur la conscience : avoir beaucoup de choses à se reprocher, être rempli de remords.

 VieilliCracher épais : dépenser sans compter, être prodigue.

3

Région.(Saguenay–Lac-Saint-Jean). Tout épais : en abondance, en grande quantité.

En avoir, y en avoir tout épais.

Histoire

I1Depuis 1969 (d’après PPQ 728 : faire un guéret assez épais). Relevé dans un parler de l’Île-de-France (labourer plus épais, v. ALIFQ 70). 2Depuis 1807. Relevé en angevin et en jersiais (v. FEW spĭssus 12, 198b, VerrAnj, et LeMJers, s.v. êpais). 3Depuis 1882. Hérité de France; relevé dans un parler du Massif central (v. ALMC 1290, pt 9). Cp. langue épaisse, attesté dans le même sens en français depuis Académie 1694 (v. FEW lingua 5, 359a; v. aussi TLF); cp. encore gorge épaisse dans les parlers de la Suisse romande (v. GPSR). 4Depuis 1749. Connu également en France où il est attesté dans la langue générale depuis le XVIe s. (d’abord sous la forme espais, v. FEW 12, 198b), mais essentiellement pour qualifier une personne ou un esprit qui manque de finesse, de délicatesse, plus rarement une personne qui manque d’intelligence, qui est bête, stupide, idiote (v. TLF et Robert 1985). Saint-épais, depuis 1810 (VigerB 103).

IIDepuis 1649. Hérité de France; bien attesté dans les dictionnaires généraux depuis la fin du XVIIe s. jusqu’au début du XXe, époque où il a commencé à sortir de l’usage (v. Fur 1690 et 1727, s.v. espais, Académie 1694, id., Trévoux 1704, id., Besch 1847, Larousse 1866 et Académie 1932; encore dans Quillet 1937 mais donné comme rare); relevé en outre dans un coutumier angevin (deux pieds et demi d’épois, v. VerrAnj) ainsi que dans les parlers de la Suisse romande (v. GPSR).

III1Depuis 1928. Attesté en français depuis Fur 1690, notamment dans couper qqch. épais et neiger épais (v. FEW 12, 198b, Littré, TLF, Quillet 1974 et Hachette 1980), mais ne paraît plus guère en usage de nos jours (absent de plusieurs dictionnaires modernes, par ex. de PRobert 1993, de Lexis 1979 et de GLLF). Cp. par ailleurs le sens de « d’une manière serrée, dense », attesté depuis 1538 (dans semer épais, v. RobHist; v. aussi FEW 12, 198b). 2Depuis 1883. Relevé en français du XIXe s., chez Labiche (Une ouvrière (...) ça ne gagne pas épais, v. TLF), ainsi que dans les parlers du Nord-Ouest et de l’Ouest et dans ceux de la Suisse romande (v. VivNant, DavTour et GPSR); figure en outre dans la plupart des dictionnaires modernes, mais seulement dans le tour impersonnel il n’y en a pas épais « il n’y en a pas beaucoup » (depuis Académie 1932, v. FEW 12, 198b; donné comme familier dans Robert 1985, et comme expression populaire dans Logos 1976). En avoir épais sur le cœur a été relevé en français argotique (v. ColArg, qui atteste cette locution depuis 1950). 3Depuis 1949 (TremblVoc [61] : de la bière tout épais).

 épaisseur.

Version du DHFQ 1998
Trésor de la langue française au Québec. (1998). Épais, épaisse. Dictionnaire historique du français québécois (2e éd. rev. et augm.; R. Vézina et C. Poirier, dir.). Université Laval. Consulté le 13 avril 2024.
https://www.dhfq.org/article/epais-epaisse