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ENFARGER [ɑ̃faʀʒe]
v. tr. et pron.

Rem.

Variante graphique ancienne : (daprès une variante de prononciation) enferger (au sens I.1 seulement).

I

v. tr.

1

Rural Mettre une, des enfarges à (un animal).

Rem.Répandu dans les milieux ruraux du Canada français (voir PPQ 424s, Mass nos 859 et 903, BénDétr).

Pour empêcher les dommages que les chevaux font aux grains en sautant par-dessus les clôtures, et les dangers que courent les personnes qui passent dans les grands chemins montées sur des jumens ou sur des chevaux ongres, enjoint le dit conseil à ceux qui ont des chevaux de les faire enferger, à peine de dix livres d’amende pour la première fois […]. 1706, Arrêts et réglements du Conseil supérieur de Québec, 1855, p. 138.

La nuit noire étant venue [...] je descendis de cheval dans un bas-fond plein d’herbe; je déchargeai mon Jack, l’enfargeai avec une corde, et le laissai manger une bonne partie de la nuit. 1812 env., P. de Sales Laterrière, Mémoires de Pierre de Sales Laterrière et de ses traverses, 1873, p. 180‑181.

Un petit gars nous regarde les yeux tout égarouillés. Quand nous sommes entrés, il était en frais d’enfarger le chien avec des cordillons. 1932, A. Jean, Archaïsmes de notre vocabulaire, Le Canada français, vol. 19, no 7, p. 579.

J’ai forgé 43 ans, c’était dur, des fois les chevaux étaient capricieux et mauvais. J’en ai enfargé et jeté à terre avec des palans. 1964, Alma (Lac-Saint-Jean-Est), V. Tremblay, Mémoires de vieillards, no 457, p. 3.

Si donc, monsieur le ministre, j’ai mis la main à la plume, c’est pour vous mettre en garde contre votre gros penchant pour la formule F. F. Vous prétendez que ça vous aidera plus tard à sauter bien des clôtures. Pour nous autres, les habitants, les chevaux qu’on enfarge sont rarement des sauteux de clôture. 1965, L’Action nationale, vol. 54, no 9, p. 924.

« Enfargez‑le [un cheval], [...] bien enfargé, y peut pas aller vite, [...] mettez les enfarges [...] courtes, puis y dit, ça va aller le pas d’un homme. » 1966, Saint‑Fabien (Rimouski-Neigette), AFEUL, J.‑G. Hudon (âge de l’informateur : 76 ans).

Maudit! Mon cheval! Une chance encore que je l’ai enfargé. 1975, A. Ricard, La gloire des filles à Magloire, p. 72.

 (Dérivé) (Hapax). Renfarger v. tr. Remettre des entraves à (un prisonnier).

Nous ne sommes restés enfargés dans le steamboat qu’une demi-heure et nous fûmes défargés ensuite. Vers dix heures et demie, M. Pierce nous renfargea pour nous livrer au capitaine du Buffalo. 1839, B. Roy, Un patriote en Australie, 1839‑1844, 2020, p. 39‑40.

2

Par ext.Fam. Enfarger qqn, enfarger les jambes, les pieds de qqn : entraver le pas de qqn, gêner sa marche; faire trébucher qqn, intentionnellement ou par accident, en lui mettant qqch. dans les jambes, en lui heurtant les pieds.

Se faire enfarger par qqn.

Rem.Encore dans les premières décennies du XXe s., il semble que cet emploi n’était pas senti comme relevant du style familier. Cette remarque vaut pour tous les emplois qui suivent dans cet article.

Joe Hall fut le seul joueur [de hockey] à cueillir une punition pour une faute majeure pour avoir enfargé Cy. Denneny. Le Canadien s’est assuré la victoire par son jeu superbe dans la période finale. 1918, Le Canada, Montréal, 31 janvier, p. 2.

Les locaux [d’une équipe de hockey] montèrent à l’attaque au son de la cloche et Sylvio Mantha fut puni pour avoir enfargé Conacher. Celui‑ci monta à son tour, mais la rondelle frappa le poteau des buts. […] Les Canadiens montèrent à l’attaque mais Sylvio fut de nouveau puni pour avoir fait trébucher Jackson. 1930, Le Petit Journal, Montréal, 5 janvier, p. 17.

C’était ben drôle de les voir [les jeunes cireurs de chaussures], à l’heure qu’un train arrivait, par exemple, au Viger. [...] Ils se jetaient aux pieds des gens et manquaient de les enfarger dans leurs boîtes et ben souvent, c’était une bousculade en règle. 1941, Jean Narrache, Les commentaires de Jean Narrache, 20 septembre, p. 3 (radio).

Une semaine après, j’ai joué au hockey puis il y a quelqu’un qui m’a enfargé puis je suis tombé là, là, comme ça sur le poteau des buts puis je suis allé m’effoirer dans le fond des buts. 1971, Montréal, Corpus Sankoff‑Cedergren 87‑375.

T’as encore failli m’enfarger pendant « Subo, subo », à soir! Penses-tu que c’est agréable de danser pour deux? Chus t’obligée de me tricoter une nouvelle chorégraphie à tous les soirs pour pas t’avoir dans ’es jambes! 1972, M. Tremblay, Demain matin, Montréal m’attend, p. 20.

C’était un vrai beau pépère, les cheveux d’un blanc qui nous mystifiait. Il avait, hélas, la manie de nous enfarger avec sa belle canne de bois de buis. 1973, Cl. Jasmin, Pointe‑Calumet, boogie‑woogie, p. 44.

Empêtrée dans mes mouvements, je manque le pas, enfarge ma partenaire et nous nous retrouvons toutes les deux couchées sur le plancher de la chambre, trop tordues de rire pour pouvoir nous relever. 1993, M. Claudais, Ne pleurez pas tant, Lysandre..., p. 287.

(Avec un complément d’objet direct autre que pied ou jambe). Manier malhabilement un objet de telle façon qu’il se prend dans quelque chose qui constitue une entrave pour soi.

Il y en avait de la neige dans ce temps‑là. Je me rappelle qu’une fois j’avais « enfargé » mes raquettes dans les fils du téléphone et que je serais resté pris sans un groupe du club des Montagnards qui passait par là en excursion. 1931, Le Devoir, Montréal, 28 novembre, p. 1.

(En parlant d’un objet). Fam. Faire trébucher qqn en lui embarrassant les jambes, les pieds.

Rem.Parfois en emploi absolu.

« Ce que j’aime le plus? Les talons bas pour la promenade. En ai‑je assez enduré avec les « trois pouces de haut! » Ce qui me choque? La robe longue, qui enfarge et dont le bord est toujours sali ou déchiré. » 1932, La Tribune, Sherbrooke, 12 novembre, p. 6.

Sylvette descend l’escalier avec une brassée de laizes de catalognes, dont une à tout propos lui échappe, et menace de l’enfarger. 1957, G. Dufresne, Cap‑aux‑Sorciers, 11 juin, p. 9 (télév.; indication scénique).

L’incident en lui-même n’a rien de particulièrement exceptionnel. Une coureuse de haies qui s’enfarge dans une haie, la chose est banale. Et je vous ferai remarquer que les haies sont un petit peu là pour ça, pour enfarger les coureuses. Faut bien qu’elles jouent leur rôle de temps en temps. 2004, P. Foglia, La Presse, Montréal, 26 août, p. S2.

– Comme disait ma mère, je vais te donner un beau gros bisou sur ton petit bobo et ton genou ne te fera plus mal. Ah! ah! ah! Je pense plutôt que c’est parce que tu ne voulais pas faire d’équitation. […] – Bon je l’avoue, je n’ai jamais fait d’équitation. Mais, c’est ta valise qui m’a enfargé. Tout le monde se mit à rire et Friedrich s’en mêla. 2016, P.‑A. Cloutier, L’amour est le seul maître à bord, p. 166‑167.

3

Fig., fam. Entraver l’action de qqn ou de qqch., le neutraliser.

 Nuire à qqn par des moyens détournés ou déloyaux.

Nous avons été témoins de batailles sanglantes, de lâches agressions un contre dix, dont les soldats de ce régiment se sont rendus coupables. Ils ont insulté, rudoyé, outragé nos femmes; ils ont commis des dépradations [sic], et malgré les avertissements du Chronicle les officiers de ce régiment n’ont pas jugé à propos de renfermer leurs forcénés [sic]. Ces mêmes officiers ont manqué à leur devoir en ne faisant pas, à la parade, une inspection rigoureuse de leurs hommes, comme ils sont tenus de le faire. […] Il est grand temps d’enfarger ces bêtes féroces. 1916, Le franc‑parleur, Québec, 8 janvier, p. 6.

Procurez-vous un bon fouet à chien, montez la garde et châtiez d’importance les petits voyous qui s’attaqueront à vos enfants. Et si les parents de ces petits voyous‑là ne veulent pas enfarger leurs petits êtres, nous les afficherons publiquement. 1917, Le franc‑parleur, Québec, 23 novembre, p. 6.

On ne saurait dire trop clairement que le programme de la convention libérale enfarge actuellement le parti qui s’en débarrasse d’ailleurs sans aucune grâce. M. Fielding le trouve tellement inadmissible qu’il eut soin de le repousser du pied par deux fois, la dernière dans son second discours sur le budget, […] et cela au grand scandale des libéraux de la province de Québec qui croyaient comme à un dogme à la solidarité des membres de leur organisation politique. 1922, L. Dupire, Le Devoir, Montréal, 14 juin, p. 1.

J’ai été bouleversé pendant cinq jours tant j’étais stupéfait de la trahison de ces hommes. Le seul homme qui ait refusé de former un cabinet de coalition et qui ait défendu Duplessis, c’est moi. […] Défiez-vous maintenant de ces avocats retors qui vont jouer sur les mots. Ces gens‑là ont dit : « Edouard Lacroix on va le poignarder et l’enfarger, et le peuple va peut-être nous croire ». 1936, Le Soleil, Québec, 6 juillet, p. 8.

« Les gens de la rue Bourjoly avaient un problème d’égout et la ville l’a réglé. Je suis bien content pour eux. Aux Forges, pas d’égout. C’est normal en politique de tirer la couverture de son bord mais pas en enfargeant l’autre. Tout passe dans les autres quartiers. Ici, y’a rien qui passe. Je commence à me sentir barré. » 1992, Le Nouvelliste, Trois‑Rivières, 23 janvier, p. 7.

Cette fois‑ci, Jean Chrétien a au moins attendu que les élections québécoises soient passées avant de faire une dernière petite vacherie à Jean Charest, en lui souhaitant de réaliser un jour son rêve de devenir premier ministre du Canada. En 1998, il l’avait « enfargé » dès le début de la campagne électorale, quand il avait déclaré que le Canada n’était pas un magasin général, où les provinces pouvaient choisir ce qui leur convenait. 2003, M. David, Le Devoir, Montréal, 23 septembre, p. A3.

L’ancien chef de police nommé pour enquêter sur le ministère des Transports a démontré que les fonctionnaires sont prêts à dénoncer, et ont beaucoup à dire. Mais le gouvernement et le sous-ministre l’ont privé de moyens, l’ont enfargé, se sont désintéressés des résultats. Le ministre n’a même pas lu son rapport, coulé dans les médias pour qu’on sache. 2012, M. Ségal, Le Quotidien, Saguenay, 22 juin, p. 10.

 Fig.Disparu Engager, entortiller. (Clapin).

Enfarger quelqu’un dans une mauvaise affaire.

(Hapax). Fig. Embrouiller.

– Alors pourquoi qu’on ne nous dit pas tout simplement de manger ces choses‑là, simples et faciles à trouver, au lieu de nous donner des conseils avec tout plein de mots difficiles à comprendre et encore plus à dire? – Mais parce qu’on pense que les ménagères et les mères de famille doivent avoir au moins les connaissances élémentaires en matière de chimie alimentaire et en connaissances usuelles. – Tout ça, c’est trop savant, ça nous enfarge… – Mais non, Mme Grondin. Cela nous oblige à comprendre et à faire le petit effort nécessaire. 1942, L’Avenir du Nord, Saint‑Jérôme, 3 avril, p. 3.

II

v. pron. Fam.

1

(Par ext., en parlant d’une personne ou d’un animal). Se prendre les pieds dans qqch. qui entrave le pas, qui fait trébucher.

– (En parlant d’une personne). S’empêtrer dans quelque chose qui enveloppe.

S’enfarger dans les marches, dans un escalier. S’enfarger les pieds dans un tapis. S’enfarger dans ses lacets. S’enfarger dans sa robe. (En parlant d’un animal). S’enfarger dans ses pattes.

Deux de ses professeurs (à Maurice) sont venus me voir et ils me faisaient tant d’éloges de lui que j’avais envie de leur sauter au cou. Ça les aurait saisis et ils se seraient enfuis en s’enfargeant dans leurs soutanes. 1880, H. Dessaulles, lettre du 25 décembre, Journal, 1989, p. 604.

On descendit dans le baseminte [= basement « sous-sol »]. En mettant le pied sur la dernière marche, ma moitié s’enfargea dans sa robe, et tomba presque sur une table qui était remplie de ferblanterie. Tout dégringola avec un bruit de ferrailles. 1918, La Patrie, Montréal, 11 novembre, p. 9 (chron. humor.).

Tambour! que j’ai été maladroit. Y avait d’la place pour passer... mais vlà que j’m’enfarge les pieds dans un bout d’tapis... j’manque de tomber [...]. 1941, A. Brassard, La métairie Rancourt, 6 octobre, p. 3 (radio).

On est arrivés dans le camp d’oies. La première bande qu’on a approchée, bien on a pas été capables de les tirer, on s’est enfargés dans les fils barbelés, là, qu’ils tendent, eux autres. 1960 env., Isle-aux-Coudres (Charlevoix-Ouest), AFEUL, P. Perrault 560 (âge de l’informateur : n. d.).

Je ne vois ici personne de Champlain ni de La Pérade [...]; on y célébrerait, paraît-il, la Fête-Dieu une semaine en avance sur le calendrier. On y est pressé, tant mieux! Pourvu que dans leur hâte les marguilliers ne « s’enfargent » pas en portant le dais. 1972, JFerron, Le Saint‑Élias, p. 14.

Tout d’un coup elle lâche un pet, j’ai sauté sur ma casquette. Là, je me suis lancé dehors, c’est pas à demander si ça sort. Je courais avec intérêt, je m’enfargeais dans mes lacets. 1974, Sainte-Marie (Beauce), AFEUL, M. Gagné 1183 (chanson; âge de l’informatrice : n. d.).

Tout à l’heure, en entamant « Jingle Bells » sur un rythme reggae, le soliste de la gang s’est enfargé dans un fil et est tombé dans le sapin. 1983, M. Proulx, Sans cœur et sans reproche, p. 74.

En consultant les archives de la municipalité, on s’est rendu compte que deux amis étaient partis à la chasse ensemble. Un s’est enfargé dans une branche et le coup de feu est parti et il a tiré son ami dans le dos. 2018, Le Bulletin, Gatineau, 25 octobre, p. 12.

En pleine course, l’un des chevaux de tête attelés à un chariot bâché – un véhicule emblématique de la conquête de l’Ouest – s’est fracturé une patte. Dans la foulée, deux autres chevaux ont aussi subi d’importantes blessures lorsque les quatre bêtes, attelées deux par deux, se sont enfargées les unes dans les autres. 2019, Le Journal de Montréal (site Web), actualité, 15 juillet.

Encore un matin à se réveiller en plein milieu de la nuit pour aller aux toilettes. Sur le chemin, je m’enfarge dans le coussin vert, purement décoratif, qui est tombé par terre durant la nuit mouvementée. Je me cogne le genou sur le banc au pied du lit et je grogne quelques adjectifs religieux, idéals pour cette fin de semaine de la résurrection du Christ. 2020, S. Gilbert, Quarante jours en quarantaine, p. 115.

 (Hapax). Fig. S’engager malheureusement dans une affaire, dans des embarras. (Clapin).

2

Par exagération. S’enfarger dans (des personnes, des animaux, des objets) : se trouver ou se déplacer dans un endroit où sont rassemblés un grand nombre de personnes ou d’animaux, ou une grande quantité de choses, au‑delà de ce qu’on attendrait.

 Se perdre dans les formalités administratives ou juridiques.

Il n’y a qu’une seule chose qui puisse expliquer la surabondance de chevreuils : pas de déprédateurs! C’est pourquoi, outre les chasseurs (de plus en plus nombreux), l’hiver dramatique (il meurt de faim et de froid entre 8 et 10,000 chevreuils par année sur l’île) et si vous voulez l’ajouter, l’usine de mise en boite du chevreuil alimenté par les chasseurs de la Consolidated Paper, on « s’enfarge » dans le chevreuil et l’on chasse – confortablement assis dans des camionnettes – 7 mois par année, les mâles, les femelles et les faons!!! 1966, S. Deyglun, La Presse, Montréal, 30 mars, p. 42.

Pour donner un coup de main aux fonctionnaires de ce ministère qui ont la réputation de ne pas travailler trop vite et de senfarger dans la paperasserie, elle écrit le 23 octobre une lettre à « qui de droit », avertissant celui‑ci quelle cessera de travailler très exactement un mois plus tard […] parce qu’elle est enceinte. 1973, P. Champagne, Le Soleil, Québec, 22 novembre, p. 23.

Ils ont le don de nous faire poireauter. Il faut attendre trois mois pour un accusé de réception à une demande en bonne et due forme, et un an pour une réponse... négative. On s’enfarge dans la paperasse, on gaspille des énergies considérables, on perd du temps et de l’argent. 1988, Le Devoir (supplément), Montréal, 26 février, p. 46.

Ailleurs, pourquoi sent‑t‑on le besoin de mêler le monde, même si Téléfilm Canada et RC lui appartiennent un peu, à des chicanes de clochers où lon s’enfarge dans les labyrinthes obscurs de bouts de papiers à l’intérieur desquels les avocats eux-mêmes se perdent. 1989, R. Lussier, La Tribune, Sherbrooke, 18 février, p. B10.

Dans l’immeuble des éditions Rogers à Montréal, rue McGill College, on s’enfarge dans les paires de souliers, les pots de crème et les robes sur les cintres, en un éparpillement créatif. Des milliers d’objets entrent et ressortent du 17e étage, envoyés par les fabricants et les manufacturiers, au service d’un seul projet : le lancement d’un nouveau magazine, Loulou, entièrement consacré au shopping. 2004, Le Devoir, Montréal, 23 août, p. B7.

Il y a un engouement dans la région pour notre site. Surtout depuis les derniers changements, dont l’arrivée des tigres de l’Amour. Nous avons également augmenté les activités pour séduire les familles. Et ça marche. On s’enfarge dans les poussettes. 2010, Le Quotidien, Saguenay, 21 janvier, p. 2.

(Hapax). Fig. S’enfarger dans la pauvreté : se trouver dans un endroit où la pauvreté est répandue.

Encastré entre la mer et les falaises plissées par les glaciers, la petite localité de Gros‑Morne respire la pauvreté. La quasi-totalité de la population vit de la sécurité du revenu. [...] Jean‑Marie Fournier en sait quelque chose. Né à Gros‑Morne, il y a presque toujours vécu. Mais, à l’inverse de la plupart des habitants, il a travaillé toute sa vie. « La pauvreté, ici, cherche‑la pas, tu vas t’enfarger dedans », lance‑t‑il. 2001, La Presse, Montréal, 9 juin, p. B1.

(Dans une litote).

« On ne peut que bénir l’idée de ne jamais laisser des urgences fermer », déclare Claude Blais, directeur général du Centre hospitalier. N’empêche qu’en raison d’un important manque d’effectifs, celles de l’hôpital de Shawinigan sont fermées depuis dix jours. […] C’est que « dans la région, on ne ‘s’enfarge’ pas dans les médecins, mentionne M. Blais. La démission en bloc n’est pas une démobilisation, elle est un cri d’alarme. » 2000, La Presse, Montréal, 6 août, p. A3.

3

Fig. Buter (sur, contre qqch.), se heurter à des difficultés.

 (Spécial.). Buter (sur un mot), éprouver des difficultés d’élocution.

S’enfarger dans le protocole. S’enfarger dans un mot, dans les liaisons, dans les accords.

D’autres, au contraire, doutaient beaucoup de l’heureux résultat que devait opérer ce changement survenu dans la direction des affaires de cette famille. Ils disaient même dans leur langage naïf et expressif que le fils s’étaient [sic] enfargé; qu’un des moindres défaut [sic] de la donation était d’être trop forte; et qu’avec le peu d’aptitude qu’on connaissait au fils, il ne pourrait supporter un pareil fardeau, et n’en ressoudrait jamais. 1846, P. Lacombe, La terre paternelle, Album littéraire et musical de la Revue canadienne, février, p. 19.

À ma question comment vous arrangez-vous là‑bas [en Ontario], aimez-vous ça, il hésita un peu et me répondit finalement [:] « C’est pas chez nous, surtout pour la mère qui continue de « s’enfarger » dans la prononciation des mots anglais, elle sera contente seulement le jour qu’elle reviendra par chez nous... 1945, L’Action catholique, Québec, 24 janvier, p. 6.

Archie Moore [un boxeur américain] déclare : « Ma femme m’a donné deux filles. Elle m’a promis un garçon. Nous l’aurons. Quand il aura 16 ans, j’accrocherai peut-être mes gants » … D’ici là, Archie aura probablement l’occasion de s’enfarger dans ses championnats et d’accrocher ses gants… 1959, Le Petit journal, Montréal, 23 août, p. 116.

Mais voilà que je m’enfarge encore dans mes mots, voilà qu’ils courent en tous sens sur le papier et que je perds sans cesse le fil de mon histoire. 1973, V.‑L. Beaulieu, Oh Miami, Miami, Miami, p. 104.

De toute évidence, le gouvernement n’a pas envie de s’enfarger dans un dossier qui risque de faire controverse alors qu’il y aura des élections dans les mois à venir. 2012, G. Gagnon, Le Nouvelliste, Trois‑Rivières, 21 septembre, p. 10.

4

Fig. S’embrouiller dans son raisonnement, s’enliser, s’empêtrer (dans qqch.); se perdre dans des détails.

 Gaffer, agir maladroitement, faire une mauvaise performance.

S’enfarger dans ses explications. S’enfarger dans la règle de trois. S’enfarger dans ses idées, dans les détails. S’enfarger dans les virgules. S’enfarger dans ses lacets (de bottines, de patins, de souliers). S’enfarger dans ses pantoufles.

De deux choses l’une : comme toute sage législation doit viser l’avantage du plus grand nombre, ou la majorité de la population de Québec a besoin de nouveaux règlements prohibitionnistes, ou bien l’on veut punir l’immense majorité pour la faute de quelques pauvres malheureux. Laissons donc ces moralistes d’élection s’enfarger dans leurs sophismes. 1910, La Vigie, Québec, 17 janvier, p. 1.

M. Choquette aborde ici la question de la langue littéraire. […] Est‑il permis de ruiner si brusquement les illusions de nos beaux parleurs, pourvoyeurs officiels du lexique des précieuses et des petits marquis de notre temps? Il semble bien qu’on a sauté, depuis le manifeste ardent de M. Albert Pelletier, dans un cercle vicieux. La corde de l’opinion promène en rond son paquet d’incohérences, et chacun s’y enfarge à son tour. 1931, La Lyre, vol. 8, no 80, p. 4.

Comme toujours, M. Duplessis s’enfarge dans ses réclamations et ses déclarations équivoques. Le gouvernement fédéral qui ne se paie pas de mots ne sait que faire de ce verbiage dévergondé. 1939, L’Avenir du Nord, Saint‑Jérôme, 18 août, p. 1.

Si vous voyez un général s’embrouiller dans sa tactique, un avocat « s’enfarger » dans sa plaidoirie, un médecin errer dans son diagnostic; […] si vous constatez qu’un marin perd la boussole, qu’un facteur perd la carte, […] cherchez la femme qui en possédant leur pensée, les dépossède de leurs moyens et les expose en même temps à la curiosité moqueuse ou sympathique de leur entourage. 1959, R. Lapointe, La Presse, Montréal, 15 juillet, p. 4.

– Je ne m’enfargerai pas dans une analyse à la « Time Magazine ». Mais en France, c’est un fait, le Canadien français moindrement perméable perd ses caractéristiques. 1966, A. Maillet, Nouvelles montréalaises, p. 111.

C’est bien beau aussi de célébrer une Année Sainte sous le signe de la Réconciliation, mais si on continue à s’enfarger dans les virgules et qu’on ne multiplie pas rapidement les rassembleurs, les animateurs de communautés, c’est dans la division que les chrétiens vivront de plus en plus! 1974, Le Jour, Ville Saint‑Laurent, 20 septembre, p. 5.

« Il faut continuer avec Reardon. Il a l’expérience et les capacités de se sortir de l’impasse. Et il faut éviter de le démolir. La confiance d’un lanceur de relève [au base‑ball] est tellement fragile qu’il faut faire attention pour ne pas la détruire davantage. Mais je crois qu’il va falloir commencer à examiner d’autres solutions ». Cette solution, si jamais Reardon continue de s’enfarger dans ses lacets et si John McHale ne peut compléter la transaction miracle, c’est Bob James. 1983, R. Tremblay, La Presse, Montréal, 18 août, sports, p. 5.

« […] le comité de direction se posait des questions sur ma future performance. Maintenant que j’avais un enfant, est‑ce que j’allais être aussi bonne qu’avant, aussi motivée, aussi disponible? J’ai répondu qu’en général, avec les ans, on acquiert de l’expérience, on accumule des connaissances, on augmente nos contacts et que si l’on ne s’enfarge pas dans nos pantoufles, comme certains collègues, on ne peut que s’améliorer. » 1992, La Presse, Montréal, 8 octobre, p. D3.

Il faut dire qu’en faisant porter le débat sur la durée de la semaine de travail, les parties étaient condamnées à plus ou moins brève échéance à s’enfarger dans des calculs encore plus tatillons, si cela se peut, que ceux qui sont érigés en système dans les conventions collectives des enseignants depuis trop d’années déjà. 2001, P. des Rivières, Le Devoir, Montréal, 22 novembre, p. A6.

Jusqu’à présent, l’homme [du sommet] de Rio a plutôt eu tendance à s’enfarger dans ses lacets de bottine, dans les dossiers d’environnement comme dans les autres. 2006, M. David, Le Devoir, Montréal, 25 avril, p. A3.

Nos élus s’enfargent continuellement dans les lignes de leur parti politique. On dirait qu’ils se considèrent perpétuellement en campagne électorale. Au lieu d’en référer aux intérêts de tous les citoyens de la ville, on dirait qu’ils s’acharnent à promouvoir leurs politiques partisanes et à se désaccorder sur la place publique en fonction de leur appartenance à un groupe particulier d’individus ou d’une quelconque promesse électorale qu’ils auraient faite […]. 2020, Les Versants, Saint‑Bruno‑de‑Montarville, 12 août, p. 8.

Feu René Angélil, lorsqu’il était directeur à Star Académie, disait à ses élèves qu’ils pouvaient s’enfarger, pourvu qu’ils soient bons au moment où ça comptait. 2021, M. Paradis, Le Placoteux, Saint‑Pascal, 7 juillet, p. 7.

Sa recette? Offrir des bonbons fiscaux aux électeurs et mener une campagne « plate » durant laquelle les candidats se sont enfargés dans des pseudocontroverses, comme les notes qu’ils avaient le droit ou pas de consulter lors du débat des chefs, au lieu de se focaliser sur des problèmes criants, comme la santé qui est en pleine déroute cet été. 2022, S. Grammond, La Presse (site Web), contexte (éditoriaux), Montréal, 28 août.

(Par référence à une ligne de couleur imprimée dans la glace d’une patinoire de hockey). S’enfarger dans la ligne bleue : (au hockey) faire une piètre performance; trébucher contre un faux obstacle.

J’étais si content [d’avoir gagné le match de hockey] que j’ai passé proche de m’enfarger dans la ligne bleue... 1974, J. Barbeau, La coupe Stainless, p. 29.

Les Kings menaient 4‑0 après la première [période d’une partie de hockey]. Puis ils se sont mis à senfarger dans la ligne bleue jusquà ce que Mario Lemieux règle leur cas en supplémentaire avec son 39e but et son 113e point. 1986, La Presse, Montréal, 25 février, sports, p. 2.

Quand le soleil a commencé à être insupportable, vers 10 heures du matin, les rondelles ont commencé à danser devant mes yeux fermés, j’ai vu des joueurs du Canadien s’enfarger dans la ligne bleue et j’ai recommencé à m’inquiéter. Trois jours que ça a duré. Trois jours à me morfondre sur les problèmes de l’attaque à cinq du Canadien. Et vous savez comment c’est... Ça doit vous arriver de vous réveiller à 4 heures du matin pour songer à vos problèmes malgré vous. [...] J’étais écrasé par le soleil et par l’impuissance du power play du Canadien. 1992, R. Tremblay, La Presse, Montréal, 24 novembre, sports, p. 5.

Les locaux ont toutefois été les premiers à s’inscrire au tableau grâce au défenseur des Wolves, Neal Nartin. Ce dernier s’est retrouvé les quatre fers en l’air après s’être littéralement enfargé dans la ligne bleue. Washburn en a profité pour servir une passe parfaite à Dave Nemirovsky, qui s’est retrouvé fin seul devant le gardien Matt Mullin, qui n’y a vu que du feu. 1994, Le Droit, Ottawa, 1er octobre, p. 61.

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Iron. S’enfarger dans les fleurs du tapis : se heurter à une fausse difficulté, s’arrêter à de faux problèmes.

M. DesMarais a admis que M. Hébert différait d’opinion avec les autres dirigeants de la Ligue sur cette question et il a précisé qu’il ne se faisait pas le porte‑parole de la Ligue lorsqu’il a posé son geste. […] « En langage courant, a dit M. DesMarais, on pourrait dire qu’il s’est enfargé dans les fleurs du tapis ». 1959, La Presse, Montréal, 17 avril, p. 1.

Le Québec a lintention dassurer sa juridiction en matière de communications par satellites, mais « sans s’enfarger dans les fleurs du tapis ». 1970, Le Devoir, Montréal, 3 juin, p. 2.

Que feraient-ils alors [les concepteurs publicitaires] en face d’une tâche aussi colossale que celle de baptiser des milliers et des milliers de lacs? Ils en crèveraient, les pauvres. Pas surprenant dans ces conditions que Jos Bleau, septième année forte, ne s’« enfarge » pas dans les fleurs du tapis et nomme ses lacs le plus simplement du monde : lac des Chômeurs, lac de la Misère, ou bien lac Labatt, lac Molson. 1980, La Presse, Montréal, 4 octobre, perspectives, p. 44.

Un rituel compliqué entoure la période de deuil. Françoise n’a pas envie de s’enfarger dans les fleurs du tapis; elle répond à une lectrice qu’elle peut sûrement laisser ses enfants écouter la radio, mais qu’il serait préférable d’éviter les réunions tapageuses. 1992, J. Desrochers, Françoise Gaudet‑Smet, p. 84.

Vous constaterez à la lecture de ce dossier que les questions ont été posées directement. Nous avons voulu éviter de tergiverser et, comme disent les producteurs, de « s’enfarger dans les fleurs du tapis ». Ainsi, nous avons demandé si les producteurs étaient indépendantistes, pas s’ils étaient pour la souveraineté-association... 1994, Le Bulletin des agriculteurs, Montréal, septembre, p. 5.

Même Donald Trump trouve que l’opération de camouflage des Saoudiens est une farce : ils ont prétendu que le journaliste Jamal Khashoggi était mort dans une bagarre. Un peu plus et ils nous disaient que le gars s’est enfargé dans les fleurs du tapis et est tombé face première sur une tronçonneuse. 2018, S. Durocher, Le Journal de Montréal, 24 octobre, p. 44.

Flou involontaire ou inflation verbale, la manie d’ajouter des mots amples et indistincts pour gonfler la phrase n’est pas heureuse ni recommandable. Viser la cible, aller droit au but, utiliser des mots précis sans « s’enfarger dans les fleurs du tapis » : c’est la grâce que je souhaite à toute la communauté des… oups! à tous les lecteurs et lectrices de la Gazette. 2021, La Gazette de la Mauricie, vol. 36, n4, p. 13.

Histoire

Enfarger est issu de l’ancien français enfergier qui signifiait « charger de fers, de chaînes, emprisonner », attesté en français depuis le XIIe siècle, lui-même dérivé de fierges « chaînes, liens fermant à clef, entraves », mot dont l’étymon latin (ferrea « chaîne de fer ») appartient à la même famille que ferrum « fer; épée, objet en fer; chaînes », qui a donné le mot français fer (v. FEW ferrea 3, 469, Godefroy, TLF, s.v. fer; le TLF propose une origine légèrement différente pour enfergier, voir TLF, s.v. enferges). Enferger est la forme classique, devenue enfarger dans la langue populaire suivant la tendance, répandue dans les parlers de France et au Québec, à ouvrir e en a dans les séquences ‑er suivi d’une consonne (comme dans perdre > pardre). Enferger et enfarger sont donc tous deux des héritages de France, où ils sont bien attestés jusqu’au XXe siècle (v. FEW id., 469b). Au Québec, la variante enferger est encore mentionnée dans GPFC (1930). (S’)enfarger est consigné sans marque dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française et est présenté comme un mot « du Centre et de l’Ouest, puis du Canada » (v. Académie, 9e éd.).

I1Depuis 1706 (enferger). Emploi relevé en français du XVIe siècle (enferger et enfarger) et qui s’est maintenu dans les parlers du Nord-Ouest, de l’Ouest et du Centre de la France (v. FEW id.; Huguet; DottMaine 42, s.v. [ɑ̃fɛʀʒe] « mettre des fers aux pieds »; VerrAnj, s.v. enfarger « mettre des enfarges à, entraver »; MussSaint, s.v. enfarger, enf’reger « mettre les enferges, les entraves en fer pour les chevaux »; JaubCentre2, s.v. enfarger « mettre les enfarges à un cheval »; v. aussi ALO 538 et ALCE 423). Larousse 1866 (s.v. enfarger) le relève avec la mention « mot usité dans certains départements » (« peu usité » dans Larousse 1928; v. aussi GuérinS : « au Canada »). Cet emploi a été signalé en Louisiane (enfarger ou enferger, v. DugStJam, JeansAv, HickmJeff et DLF). 2Depuis 1894 (Clapin : « embarrasser, empêtrer dans une chose quelconque »). Cet emploi a été relevé en Louisiane (v. JeansAv, s.v. enferger v. tr. : Ses nouveaux souliers l’a fait enferger). Pourrait avoir été hérité de France, du fait en plus que l’emploi pronominal (v. le sens II.1) correspondant à cet emploi transitif est d’origine régionale française. Au sens de « faire trébucher qqn en lui embarrassant les jambes (en parlant d’un objet) », depuis 1932. 3Depuis 1916.

II1Depuis 1880, mais certainement plus ancien, puisqu’on trouve l’adjectif enfargé avec le même sens, mais en parlant de choses, dans un journal de 1848 (voir enfargé, sens 4). Héritage de France (« s’embarrasser dans des épines », attesté dans le Poitou, en Saintonge et dans le Centre, v. FEW id.). Le sens figuré de « s’engager malheureusement dans une affaire, dans des embarras » a été relevé dans les mêmes régions (« s’embarrasser dans de mauvaises affaires », v. FEW id.). 2Depuis 1966. N’a pas été signalé en France; très probablement d’origine québécoise. 3Depuis 1846, sans doute aussi d’origine québécoise. 4Depuis 1910. Le mot paraît avoir la même acception dans cette phrase relevée dans le Missouri : Ah, il a été s’enferger parmi dsu joli monde à c’t’heure (v. DorrSteGen, s.v. enferger (s’)); c’est là un indice que ce sens est d’origine québécoise, le Missouri ayant été colonisé dans une bonne mesure à partir de la vallée laurentienne (v. VézMiss 540-543). 5Depuis 1959. Innovation québécoise, ce que suggère son absence en France et son développement relativement récent au Québec.

 défarger; désenfarger; enfarge; enfargé, enfargée; enfargeant, enfargeante.

Nouvelle entrée de la deuxième édition

Dernière révision : novembre 2023
Pour poursuivre votre exploration du mot enfarger, visionnez notre capsule vidéo Dis-moi pas!? et consultez notre rubrique En vedette.
Trésor de la langue française au Québec. (2023). Enfarger. Dictionnaire historique du français québécois (2e éd. rev. et augm.; R. Vézina et C. Poirier, dir.). Université Laval. Consulté le 17 juillet 2024.
https://www.dhfq.org/article/enfarger