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ENFARGÉ, ENFARGÉE [ɑ̃faʀʒe]

Rem.

Variante graphique : (anciennement) enfergé (jusqu’au XIXe siècle).

1

VIEILLI (En parlant d’un animal). Retenu, attaché au moyen d’une enfarge.

Nous ordonnons que chaque habitant de toutes les côtes de ce pays fera une clôture bonne et valable le long du front de son habitation, et ne laissera pas aller les bêtes vicieuses, telles que sont celles qui sautent les clôtures pour aller dans les grains, celles qui courent sur les passans qui vont à pied ou à cheval sur la commune, mais les tiendra enfergées sur sa terre [...]. 1709, Arrêts et réglements du Conseil supérieur de Québec, 1855, p. 271.

Sur les représentations qui nous ont été faites par plusieurs particuliers de cette ville [...] qu’au préjudice des réglemens de police qui défendent à toutes personnes de laisser courir indifféremment, sur les dites terres, des chevaux, bœufs et vaches, il s’y en trouve continuellement que les particuliers, auxquels ils appartiennent, ne veulent pas retenir enfermés ou enfergés, que l’amende de trois livres pour chaque cheval, et de trente sols pour un bœuf ou une vache, ne peut dédommager les représentans du tort que ces animaux font sur leurs terres. 1752, Arrêts et réglements du Conseil supérieur de Québec, p. 406‑407.

Il est ordonné à tous les habitans ou autres des différentes paroisses du district et banlieues de Montréal qui ont des bestiaux de les garder ou faire garder incessamment dans des clos chacun en droit soy et y tenir les chevaux enfergés et les cochons alénés […]. 1777, La Gazette de Québec, 12 juin, p. [3].

Jument volée [titre] […] Une jument Rouge ayant environ 4 pieds 8 pouces de haut, moyenne grosseur, crinière et queue noir [sic], tache blanche dans le front, une petite tache noire dans le côté droit, grande comme une piastre, deux petits ringbones aux pattes elle n’était pas ferrée, elle était enfargée avec une chaine de fer faite exprès. 1868, Le Courrier de Saint‑Hyacinthe, 18 août, p. [3].

Violette, tu as l’air d’une poule enfargée. 1921, Le Canard, Montréal, 22 mai, p. 15.

Ce cheval-là, bien il fallait l’enfarger, il fallait lui lier les deux pieds, deux pattes ensemble pour pas qu’il puisse galoper, tu sais, autrement, il sautait les clôtures. En ayant une patte d’en avant attachée avec une patte d’en arrière, ça l’empêchait de sauter [… ]. Alors, rendu à l’Isle-aux-Coudres, il se trouvait pas chez eux, ce cheval-là […] L’ennui l’a pris pendant la nuit, il s’est dit : « Moi, je sais nager » […], pis il savait sauter, ça fait que même enfargé, il a sauté et puis, il a pris la mer, pis il a traversé le fleuve Saint-Laurent jusqu’à la Baie Saint-Paul, pis à huit heures du matin, il passait ici devant la porte avec son enfarge dans les pattes. 1961 env., Baie-Saint-Paul (Charlevoix-Ouest), AFEUL, P. Perrault 91 (âge de l’informateur : n. d.).

(Ancienn., en parlant d’un prisonnier). Attaché, enchaîné.

On peut raisonablement s’imaginer qu’aiant été depuis quelque tems parmi eux, qu’étant nourri frugalement, qu’après avoir fait, tout garoté, une marche penible, couché la nuit sur la terre exposé à l’injure du tems, aiant les bras et les jambes enfergés, et après avoir soufert de tels suplices à son entrée dans chacun des villages enemis, qui n’étaient qu’une préparation aux cruautés auxquelles il était destiné, sa santé en aurait été altérée, et son esprit afaibli, ce qui aurait dû lui representer dans ses songes pendant son sommeil, la grandeur de plus grandes soufrances. 1775, La Gazette de Québec, 19 octobre, p. 1‑2.

Nous ne sommes restés enfargés dans le steamboat qu’une demi-heure et nous fûmes défargés ensuite. […] Les prisonniers américains sont arrivés au Buffalo à 5 heures du soir et ils étaient au nombre de 79 prisonniers politiques et quatre félons pour meurtre, tous ensemble, et nous sommes restés tous dans le même appartement sans distinction. 1839, B. Roy, Un patriote en Australie, 1839‑1844, 2020, p. 39‑40.

Par métaph.

– Pourquoi m’abrutir à travailler ici comme un chien toute ma vie et sans avenir? La terre de papa coupée en quatre comme une tarte à la fourlouche ne remplira pas ma creuse dent et j’ai assez d’appétit pour la manger à moi seul. En fait de partie, il n’y a ici que des tireuses de vaches qui ne savent pas dire deux phrases de suite. Elles ne ressemblent pas aux demoiselles des examens de la bibliothèque paroissiale, ces poules enfergées. J’en ai soupé de l’odeur du tas de fumier et du derrière de la grange. Je veux vivre avant de mourir, avoir une chaine d’or qui me tape sur le ventre et garocher les petits gars avec des trente-sous comme Pite, le garçon du père Isidore […]. 1929J. Saint‑Michel, La Noël d’un déraciné, Le monde ouvrier, Montréal, 21 décembre, p. 3.

2

Fam. (En parlant d’un être animé). Qui s’est pris dans qqch. qui entrave le pas, qui fait trébucher. (Par méton., en parlant de ses jambes, de ses pieds).

Avoir les pieds enfargés dans la traîne de sa robe. 1894, S. Clapin, Dictionnaire canadien-français, p. 137.

Quand elles sont obligées de monter dans les échelles, de conduire des machines, de faire œuvre d’hommes il ne faut pas qu’elles soient enfargées dans leur robe ni risquer par elle d’être entraînées dans une roue d’engrenage!... 1916, Le monde ouvrier, Montréal, 18 novembre, p. 1.

Or voici que par les matins brumeux, brûlants dun froid qui dévore, il s’avance, les pas perpétuellement enfargés dans une neige qui sattache tenace à ses galoches pesantes, pendant que les voitures automobiles lui soufflent à la figure daveuglantes bordées. 1945, Le Devoir, Montréal, 3 novembre, p. 1.

– Vite, un voleur, venez, un voleur dans ma cour! [.../] Papa fonce dans la cour, prend une voix bourrue et donne des ordres. Quelques secondes après, nous voyons sortir du trou d’ombre, un homme courbé en deux enfargé dans un imperméable jaune, déchiré de l’épaule jusqu’en bas. 1946, F. Leclerc, Pieds nus dans l’aube, p. 143.

[...] en pognant la neige molle, nous autres on capote, le cheval s’embourbe, pis tombe sur le côté enfargé dans son attelage. 1979, B. B. Leblanc, Y sont fous le grand monde!, p. 114.

Ma tante m’apprend qu’elle est tombée « à pleine face » sur le plancher. Elle n’a rien vu venir : pas étourdie, pas enfargée, comme ça, sans aucun avertissement. Elle n’est pas belle à voir. Les deux yeux « au beurre noir », les yeux fendus et le nez « fêlé ». 2014, L. Pelletier, Le Reflet du Lac, Magog, 12 mars, p. 14.

3

Fig., fam. Arrêté par des difficultés; par ext. enlisé, perdu, embourbé (dans qqch.).

– Et j’aime autant te le dire tout de suite, faut être pas mal savant pour connaître ça [l’étiquette] dans tous les fions et les refions. – C’est pour ça qu’il y a toujours quelques paroissiens d’enfargés là‑dedans. 1934, La Presse, Montréal, 7 avril, p. 59 (chron. humor.).

– As‑tu vu ça sur le journal, il y a quelque temps, Baptiste, il y a des députés, à Bytown [= Ottawa], qui ne veulent plus que le gouvernement fourre son nez dans les divorces. – On peut pas les blâmer, Catherine, il y a assez des conjoints qui sont enfargés là‑dedans sans que tout le monde s’en mêle. 1951, La Presse, Montréal, 17 mars, p. 43 (chron. humor.).

Qui ne se souvient de cette requête du FLQ touchant son manifeste, rédigé dans un joual offensif et lu par un Gaétan Montreuil tout enfargé dans sa parlure radio-canadienne? 1973, Le Maclean, Montréal, vol. 13, no 9, p. 3,

Dans cette optique, le Canada n’est pas un pays à penser mais à visualiser. On comprend alors que l’ex‑premier ministre déconsidère tous ces réformateurs du fédéralisme enfargés dans les virgules ou les traits d’union et qui jouent sur les mots. Pour Jean Chrétien, un chat est un chat, mais une balle de golf est un obus qui ne rate pas sa cible. 2005, D. Bombardier, Le Devoir, Montréal, 12 février, p. B5.

« Il [Yves Bolduc] est arrivé comme l’homme qui devait remplacer au pied levé le ministre Couillard, mais là, ce n’est pas au pied levé, c’est les deux pieds enfargés », a ironisé l’adéquiste [Éric Caire] pour qui « le ministre Bolduc ne sait pas où il va ». 2009, Le Soleil, Québec, 8 mars, p. 15.

La mise en scène apparaît libre et fluide, sur une musique assez fade, mais l’un dans l’autre, Casse-tête chinois conserve une fraîcheur et une modernité chatoyantes, feel good movie avec regards sur une folle planète enfargée dans ses frontières, où de jeunes adultes roulent dessus en quête d’eux-mêmes. 2014, O. Tremblay, Le Devoir, Montréal, 26 avril, p. E11.

Vaillancourt n’était pas à son plus décalé, mercredi, mais le résultat fut quand même très réussi. Visiblement excitée d’être là, bien sûr nerveuse, l’animatrice parlait parfois trop vite et a dû recommencer une blague portant sur une « couille » de son « chum », enfargée dans ses mots. 2021, Le Journal de Québec (site Web), spectacles (humour), 22 juillet.

Les premiers épisodes sont plus étoffés que les suivants [...]. La série égare ensuite des références. Mais elle aide à saisir les problèmes de l’Ukraine. Les gags abondent sur les ministres parvenus, enfargés dans leurs lacets, et sur la famille du chef d’État aux allures de Bougon. 2022, O. Tremblay, Le Devoir, Montréal, 24 mars, p. B1.

4

Rare (En parlant de choses). Empêché de produire ses effets en raison d’obstacles; empêtré.

C’était à cause de tels antécédents que le dernier ministère était sans force et sans estime auprès du peuple, en minorité absolue parmi les électeurs, quoiqu’il eût dans la Chambre une faible majorité numérique, constitutionnelle dans les notions et les précédents bretons, avec les bourgs-pourri créés d’après la sagesse de leurs ancêtres, au 12e siècle; usurpation dans les principes et la législation du 19e siècle, là où elle a été libre, où elle n’est pas enfargée sous l’accumulation de précédens empruntés aux âges d’ignorance […]. 1848, L’Avenir, Montréal, 8 avril, p. [3].

La forêt, à l’entour de ce péristyle, semblait marcher en rond dans une procession infinie, chaque arbre portant son flambeau de feuillage, les arbustes enfargés dans les toiles d’araignée, les pins portant les bannières, les trembles secoués d’une émotion contenue. 1942, M. Plourde, Le Droit, Ottawa, 29 août, p. 8.

Il a le génie de nous faire nous complaire avec délectation dans la bêtise, l’hypocrisie et la suffisance bourgeoise de son époque, oisive et dévergondée, qui se dépêche, entre deux guerres, de courir après les plaisirs faciles du sexe tous azimuts, tout en tentant de sauver des apparences dérisoires qui ne trompent personne, et une dignité enfargée dans des culottes constamment baissées. 1990, Théâtre du Nouveau Monde, La puce à l’oreille de Feydeau, Montréal, p. 9 (programme de spectacle).

 VieuxJupe, robe enfargée : jupe, robe serrée au bas.

Les grèves sont à la mode c’est comme les jupes « enfargées », plusieurs belles dames, pour cette cause, ont fait un faux pas suivi de multiples chutes, mais c’est la « façon », que voulez-vous, il faut trouver ça tout-à-fait [sic] sensé et élégant! 1919, Le monde ouvrier, Montréal, 12 juillet, p. 1.

 (Hapax). Robe enfarge.

Les modes de 1920 à 1925 vont faire fureur à Paris. Les plus de 20 ans se souviennent encore du livre de Marguerite, de la robe enfarge, du chapeau cloche, de Lili Damita, des cheveux courts, etc., etc. 1958, La Patrie du dimanche, Montréal, 26 janvier, p. 13.

Histoire

De enfarger.

1Depuis 1709. Relevé en France chez Béroalde de Verville (début du XVIIe siècle) en parlant d’un cheval à qui on a mis des entraves : Il y a un honneste homme qui avoit mis sa cavale enfargee en ses foussez (cité dans Godefroy, s.v. enfergier, et Huguet, s.v. enferger). Cet emploi est assurément un héritage des parlers de France, puisque le verbe dont il dérive (enfarger ou enferger) y est répandu dans cette acception. Le sens d’« attaché, enchaîné (en parlant d’un prisonnier) », attesté en 1775 et en 1839, correspond à un emploi qui a eu cours en français à l’époque où le verbe existait sous la forme primitive enfergier (v. l’article enfarger, sous Hist.); l’adjectif qui en découlait avait le sens de « ayant les fers aux pieds, en parlant d’un prisonnier » (v. Godefroy; son antonymne défargé est également attesté anciennement au Québec, v. défarger, sous le sens 1). 2Depuis 1894. Cet emploi, dont le sens correspond au sens II.1 de s’enfarger, est certainement venu de France; cp. être enfargé « avoir de lourdes chaussures, qui entravent la marche » en angevin (v. FEW ferrea 3, 469b). 3Depuis 1930 (Le Goglu, Montréal, 30 mai, p. 4 : Malheureusement, s’étant trop souvent éjarré et enfargé, il [un politicien] est toujours et partout arrivé trop tard. Sans doute d’origine québécoise (cf. s’enfarger au sens II.3, d’où provient cette signification). 4Depuis 1848, probablement d’origine québécoise. Dans les deux premières citations, on retrouve le sémantisme des sens 1 et 2, qui se disent d’êtres animés, ce qui dégage une connotation de vitalité en parlant de choses. Robe enfargée, jupe enfargée, depuis 1914 (Blanch1, s.v. enfarger), correspondent à jupe entravée, robe entravée « très resserrée dans le bas (de telle sorte que la marche en est parfois gênée) » en français du XXe s. (v. Robert 1985, s.v. entraver; v. aussi TLF, Quillet 1937 « à la mode entre 1910 et 1914 »).

Nouvelle entrée de la deuxième édition

Dernière révision : avril 2023
Trésor de la langue française au Québec. (2023). Enfargé, enfargée. Dictionnaire historique du français québécois (2e éd. rev. et augm.; R. Vézina et C. Poirier, dir.). Université Laval. Consulté le 13 juin 2024.
https://www.dhfq.org/article/enfarge-enfargee