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BROSSER [bʀɔse]
v. tr. et intr.

I

v. tr. vieuxMalmener ou battre qqn.

 Critiquer violemment qqn, exposer publiquement ses travers.

M. Tassé […] pousse la rancune contre la chronique jusqu’à emprunter la ferrule [sic] de Louis Veuillet pour dauber [= dénigrer] rudement tous les chroniqueurs en général. J’attrappe [sic] donc ma part de la raclée du grand polémiste. Avouons tout de même que c’est une terrible engeance que celle des chroniqueurs. Elle a soulevé la bile de bien des gens… Moi qui suis loin d’être un esprit malin, pas même un pince-sans-rire, je ne prétends pas me faire brosser par qui que ce soit. 1867, L’Ordre : union catholique, Montréal, 10 avril, p. [1].

Cour du recorder du 19 courant. – 29 prisonniers furent traduits devant cette Cour : Thomas Foley, peintre, étant ivre, pour avoir voulu brosser un de ses camarades, $1.50 ou 10 jours de prison. 1870, La Minerve, Montréal, 20 janvier, p. [2].

Le petit homme qui fait, dans le Chronicle, le compte-rendu des assemblées, jalouse les membres de la presse capables d’y prendre la parole. Bien des fois, avant notre entrée dans le journalisme, nous l’avons surpris en flagrant délit d’erreur dans ses récits. Force nous a été en conséquence de le confondre et de le brosser, mais de le brosser… Les épaules lui en font encore mal, et sa douleur se traduit par des cris à cœur fendre. 1873, Le Courrier du Canada, Québec, 6 juin, p. [2].

Toujours excellentes nouvelles de toutes les paroisses du comté, en faveur de M. Tremblay. Il n’y aurait que la violence, que l’on craint à la Baie Saint-Paul, qui pourrait faire tort, le jour de la votation. Hier au soir, grande assemblée à Pérou, entre les Eboulements et la Baie Saint-Paul, où Tarte et l’avocat Dupont se sont fait brosser de la belle manière; et, à leur grand désappointement, l’assemblée a été unanime pour nous. 1876, Le Journal de Québec, 20 janvier, p. [2].

Le nommé Pierre Contant dit Gladstone, contre-maître dans la fabrique de loi appartenant à la mère Victoire [= la reine Victoria], s’est fait rudement brosser, en théorie, par le nommé Lenoir dit Blake. Cela a d’autant plus surpris les camaros que les deux individus en question ont coutume de voguer ensemble dans la même galère. Mais ce jourlà il y avait lutte entre les députés fédéraux pour savoir lequel éprouvait l’amour le plus passionné pour la race hibernienne, le dévouement le plus inaltérable aux intérêts de l’Irlande. 1882, Le Canard, Montréal, 29 avril, p. [2].

Recourir au mensonge comme moyen de défense, cela ne convient pas chez un ministre de la vérité, même quand ce ministre est affublé d’une forte doublure de tory. Dans tous les cas, nous n’aimons pas précisément à nous consulter avec des adversaires aussi peu scrupuleux et quand ils nous provoquent, nous nous empressons de les faire voir tels qu’ils sont. C’est ce qui arrivera probablement au révérend Robert Ker, s’il avance davantage dans la voie périlleuse où il s’est aventuré. Maintenant qu’il a de l’eau pour se laver, qu’il nous exempte le trouble de le brosser1884, L’Électeur, Québec, 15 novembre, p. [2].

II

v. tr. Dans une expression.

1

loc. verb. Fig., vieuxBrosser le chien, brosser son chien. Prendre une cuite, faire la fête, faire la noce.

Les excursionnistes qui se proposent de prendre part au voyage du « Canard » samedi prochain, devront acheter leurs chaussures chez T. A. Duval, 143 rue St. Laurent, afin de pouvoir « brosser » le chien à Québec, sans accident. 1879, Le Canard, Montréal, 26 juillet, p. [4] (annonce).

Monsieur C. Ladon est un ancien gommeux décavé. De dégringolade en dégringolade il est arrivé au troisième dessous de la bohême. Depuis six ans il patauge dans les buvettes des hôtels, écorniflant des verres et servant de cicerone aux pochards [= ivrognes] de la campagne qui viennent brosser leur chien à Montréal. 1885, Le Canard, Montréal, 7 février, p. [2].

Un gros ministre anglais à la figure boursoufflée, entre chez un barbier de la partie-Ouest [sic] pour se faire raser. Le barbier avait des habitudes d’intempérance et brossait son chien plus souvent qu’il ne le fallait pour la prospérité de son établissement. En rasant le ministre, sa main tremblait comme une feuille. 1886, Le Violon, Montréal, 18 décembre, p. [3].

– Comment, s’écria Cléophas, cette vermine de Bénoni m’aurait encore fait ce coup-là! Je ne serai pas longtemps sans lui faire son biscuit [= le battre]. – Ne vous impatientez pas trop. Pour pincer cette canaille il faudra agir avec prudence. Bénoni avec l’argent qu’il a volé doit être en train de brosser son chien dans les auberges qu’il avait coutume de fréquenter. 1898, H. Berthelot, Les mystères de Montréal, p. 90. 

(Hapax). Faire brosser son chien. Obtenir une faveur.

Bowell. – Puisqu’il s’agit de commencer. Je demande une mesure d’urgence. C’est l’incorpora[tion] des Orangistes. Masson. – Tu n’es pas fou le casque. Ca se fait pas comme ça […] Sir John. – Tien [sic], Bowell, permet moi [sic] de te donner un conseil d’ami, lâche-moi cette question d’orangistes. Si tu veux faire brosser ton chien, ce n’est pas ici la place. 1878, Le Canard, Montréal, 2 novembre, p. [2].

2

Par ext.Fig., vieuxBrosser le chien. Afficher un air ennuyé, soucieux; endurer (une situation désagréable, pénible).

 Accomplir les tâches les plus lourdes, les plus ingrates d’une maisonnée.

Le peintre. – Dites donc, Mlle Modèle, vous feriez bien de ne pas brosser le chien plus longtemps; il va vous falloir poser pour un ange que j’ai à peindre sur cette toile! 1896, Le Samedi, Montréal, 23 mai, p. 7.

« Ne venez pas m’achaler, pas de lichage pantoute, ou vous allez vous faire lever le poil. Vous aviez embelle [= beau jeu], fauliez m’écouter, vous n’aviez pas d’affaire là-dedans […]. Vous auriez eu autant d’aquet [= avantage] de rester icite, vous n’auriez pas planté le poireau [= fait la culbute] comme ça, brossez le chien asteur [»], qu’elle lui dit en colère. 1907, Le Canard, Montréal, 30 juin, p. 6.

Généralement dans les familles on commençait jeunes à scier le bois de la maison, afin de soulager d’autant le père qui revenait fatigué de sa journée de travaile [sic]. Mais c’est connu que le sciage de bois est un travail dur à accomplir et lorsque les jeunes gars remontaient de la cave harassés et tout en sueurs, ils s’en plaignaient a [sic] leur manière : « On voudrait bien être filles, nous autres on n’aurait pas de bois à scier »[.] C’est alors que les fillettes nous en faisaient une paire de yeux en ripostant. « Brossez le chien, il n’y a pas de danger qu’on échange, combien même vous offririez du retour ». 1920, Le Soleil, Québec, 11 décembre, p. 15.

Les temps ne sont plus ou [sic], dans les familles, ce doit être toujours les mêmes qui brossent le chien tandis que les autres se payent une foule de petits luxes avec l’argent qu’ils gagnent en dehors. Vous pouvez aussi menacer les vôtres de votre idée d’aller travailler ailleurs s’ils persistent à vous faire une existence aussi misérable. 1950, Le Soleil, Québec, supplément illustré, 29 janvier, p. 4.

Mais, elle [la lettre d’une lectrice] n’illustre pas moins […] l’égoïsme odieux de certains maris, en même temps qu’elle met en lumière le rôle d’éternelles sacrifiées d’une foule de femmes que leur compagnon croit tout simplement créées pour faire des petits et brosser le chien. 1956, Le Soleil, Québec, supplément illustré, 13 mai, p. 6. 

(Hapax). Brosser le chien à qqn : faire des misères à qqn, lui mener la vie dure.

[Le personnage qui parle représente le gouverneur général du Canada.] Ma belle mère [sic] [= la reine d’Angleterre] serait bien fâchée si vous agissiez en toxons [sic] [= rustres]. Elle se méfie toujours des canadiens [sic]. […] Ayant appris que vous alliez brosser le chien à Luc [Letellier de Saint‑Just, lieutenant-gouverneur du Québec], je prends la liberté de vous faire assavoir que si vous faites les habitants avec lui en lui enlevant sa riganné de Spencer‑Wood [= sa résidence officielle], je serai obligé de prendre le job en main et de le soumettre à ma belle-mère en Angleterre. Dites à Luc toutes les bêtises que vous voudrez, mais ne touchez pas e [= à] sa place. Je n’aime pas à voir maganner cet hommelà. 1879, Le Canard, Montréal, 15 mars, p. [2] (chron. humor.).

III

v. intr. Fam.Se mettre en état d’ivresse, de manière habituelle ou à l’occasion, le plus souvent en sortant pour faire la fête.

Brosser avec des amis. Brosser pendant deux jours.

Après ça, j’redescends pour acheter une bouteille de whisky à la grocerie du coin afin d’tuer l’ver à nous deux le lendemain matin. En sortant de la maison, qu’est-ce que je vois près du bas de la porte. Encore un soulard qui paraissait avoir brossé encore plus que l’premier. 1884, Le Canard, Montréal, 18 octobre, p. [3].

Hier, un cultivateur d’Harlaka est venu à Lévis et a brossé un peu trop. S’apercevant qu’il avait le vin trop chaud, un constable se chargea de le modérer. Mais le brosseur ne l’entendait pas ainsi et voulut exercer sur le constable la force de ses biceps. 1893, L’Électeur, Québec, 4 mai, p. [4].

Elle [Marie Calumet] ne pouvait souffrir ce jeune homme. – C’te pintocheux, c’te lôfeur-là, répétait-elle cent fois le jour à Suzon, est ainque bon qu’à brosser avec des pas plus drôles que lui. Le fignoleux, i faraude toutes les filles du village et des paroisses d’en haut et d’en bas. 1904, R. Girard, Marie Calumet, p. 118.

Séraphin : Mais vous étiez pas supposés arriver rien que demain ? Alexis : J’viens de te l’dire, ça mordait trop. On n’avait assez, on s’est en v’nu. (Riant) On était pas allé brosser, on était allé pêcher. 1963, Cl.‑H. Grignon, Un homme et son péché, 1er octobre, p. 1 (radio).

[...] Frank-Anacharcis Scot m’a dit : « Ah! le pauvre, il en aura au moins pour une semaine à brosser? » Néanmoins, le soir même de notre arrivée, quand le docteur Cotnoir et sa fille revinrent de Québec [...], ils le trouvèrent sur le perron d’en arrière qui les attendait, parfaitement sobre. 1969, J. Ferron, Le ciel de Québec, p. 268.

[...] un chien, c’est exigeant. Il faut que tu te lèves tôt le matin pour aller le promener, qu’il fasse moins trente ou pas, que t’aies brossé ou non la veille. Il ne faut pas que t’oublies de lui acheter de la nourriture, il faut que tu veilles à ses vaccins, il ne faut pas qu’il reste seul trop longtemps [...]. 1999, N. Bismuth, Les gens fidèles ne font pas les nouvelles, p. 191.

Un jour ou l’autre, les jeunes se tanneront de « brosser ». Pratiquement tout le monde tentera l’expérience tout de même, mais ça fait son temps. La consommation d’alcool n’est pas nouvelle, nous ne sommes pas les précurseurs de cette mauvaise manie. Pensons au stéréotype de nos parents qui conduisaient avec la bière entre les deux jambes. 2012, C.‑A. Pronovost, Le Nouvelliste, Trois‑Rivières, 15 octobre, p. 10.

 (Dérivés). Brosseux, brosseuse, rarebrosseur n. m. Personne qui se met souvent en état d’ivresse.

Rem.Le féminin, toujours possible, n’est cependant attesté que chez Clapin.

I buvait tout l’temps, le pauvre yâble. Pas capable de garder une vieille cenne noire dans sa poche. Vite à l’auberge : porter son argent. C’était un brosseux. Quand i se mettait en fête, ça durait deux semaines, des fois plusse. 1945, Cl.‑H. Grignon, Le père Bougonneux, Le Bulletin des agriculteurs, août, p. 4.

Histoire

IDepuis 1867. Correspond à brosser « battre, rosser qqn » (FEW *bruscia 1, 574a), emploi relevé en France depuis 1845 (selon TLFi, s.v.). Bien que le sens concret impliquant une violence physique ait connu un certain usage au Québec, le sens figuré mettant en cause une violence morale (« critiquer violemment, etc. ») est davantage attesté, ce qui semble constituer un écart vis-à-vis de l’usage en France, où l’on ne relève que « battre qqn au jeu ou dans une épreuve » comme emploi figuré (v. GLLF 1989, Littré et Robert (en ligne) 2021‑06). Brosser présente ainsi au Québec une évolution sémantique similaire à celle du verbe étriller en français (v. p. ex. TLFi, s.v.) 

II1Depuis 1879. D’origine québécoise, l’expression brosser le, son chien pourrait avoir été créée par le journaliste, satiriste et humoriste Hector Berthelot, dont les journaux en fournissent les plus anciennes attestations. Elle découle probablement du sens précédent, par allusion à un état d’ébriété prononcé, qui peut évoquer les conséquences d’une agression physique. En français, l’idée d’ivresse est régulièrement associée à des verbes ou des substantifs exprimant un coup ou une violence physique (métaphoriquement, l’alcool tape sur la personne ivre); p. ex. : poivrer « enivrer », verbe signifiant « maltraiter » au XVIe siècle, puis « irriter comme le ferait du poivre » au XIXe siècle (v. TLFi); assommée, subst. signifiant « coup violent à la tête » et « état d’ivresse » en Suisse romande (DSR). L’emploi du mot chien dans l’expression brosser le, son chien participe d’une tendance à recourir à ce substantif comme figure de l’être humain ou d’un aspect de celui-ci. Ainsi, brosser son chien, c’est se battre soi-même, donc s’enivrer. Au Québec, le mot figure d’ailleurs dans d’autres expressions qui renvoient à des pratiques humaines non valorisées socialement : battre son chien, maltraiter son chien « se masturber », relevées au Saguenay–Lac-Saint-Jean (Lavoie 2386); fourrer le chien « travailler inutilement, perdre son temps », emploi relevé dans les Laurentides, en Outaouais et au Saguenay (PPQ 2267). Au demeurant, l’expression s’inscrit dans un paradigme ancien en français, puisque chien (et sacré chien) a servi de manière argotique à désigner de l’eau-de-vie dès le XVIIIe s. (RigPar, EsnArg et FrVerte). De plus, chien figure depuis longtemps dans des expressions liées à la consommation d’alcool, soit en français du XVIIe siècle : votre chien m’a mordu « je me suis enyvré de vostre vin » (Oudin, p. 98), soit dans des parlers régionaux en France : avoir un vin de chien, être en vin de chien « être gris » (ChatVin; v. aussi FEW vīnum 14, 478b). 2Depuis 1896. Cet emploi à valeur négative de brosser le chien, au contour sémantique plus ou moins flou, n’est pas attesté ailleurs qu’au Québec. Il résulte probablement d’une extension de sens de l’emploi précédent, par laquelle l’idée de « satiété excessive » associée à l’action de s’enivrer renvoie soit à celle d’« ennuyer, de fatiguer ou d’importuner », selon une évolution sémantique semblable à celle du verbe soûler (v. TLFi, s.v. soûler, saouler), soit à celle de « gueule de bois », qui évoque une situation ou une sensation désagréable. Il est possible que la valeur négative de l’emploi ait été renforcée par antiphrase.

IIIDepuis 1884. À la lumière de ce qui précède, on peut poser l’hypothèse que cet emploi de brosser découle, par ellipse, de l’expression brosser le chien (sens II.1, ci‑dessus), surtout que ces créations sémantiques sont contemporaines et partagent le même sens (Dionne définit brosser et brosser le chien respectivement par « fêter » et « faire la fête »). Mais il existe un bon nombre de données qui donnent à penser également qu’il pourrait être issu de brosse au sens de « cuite ». Brosseur, depuis 1893 (v. citation sous sens III).

   brosse.

Dernière révision : septembre 2021
Trésor de la langue française au Québec. (2021). Brosser. Dictionnaire historique du français québécois (2e éd. rev. et augm.; R. Vézina et C. Poirier, dir.). Université Laval. Consulté le 30 novembre 2023.
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